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Altruisme et égoïsme

L’Autre est indispensable : je n’existe que parce que les autres reconnaissent mon existence (exister vient du latin ex-sistere, qui signifie “se tenir en dehors”) ; je ne me trouve que dans le regard d’autrui, je m’ex-pose dans d’autres consciences que la mienne. La réalisation de soi passe par la reconnaissance des autres, desquels je tire quantité d’énergies et d’informations cruciales : je suis leur vampire, je pratiqué l’échange de sangs, pour arriver à l’échange de sens ; je suis A+B+C, toutes ces rencontres, chacun de ces regards perçus, de ces influences qui ont formaté mon comportement. Je leur dois même mes attitudes : tel le corbeau de la fable, ouvrant “généreusement” le bec pour faire entendre son “ramage” à ce corbeau fromageophile par imitation (qui paiera le fromage reçu d’une leçon morale), je suis prêt à donner beaucoup... mais en ne pensant jamais qu’à mon intérêt.

Nos sociétés ont mis l’individu au centre (et non les sociétés) ; l’individu est désormais un ego libre (par exemple de partir : démissionner, déménager, divorcer...). Les liens ne sont plus assez solides pour qu’on parle de solidarité comme dans nos bonnes vieilles communautés. Et chacun se sent bien seul. On voudrait revenir un peu en arrière, pour retrouver un désormais utopique village, où tout le monde se connaisse. C’en est fini de la communauté, où chacun a un rôle, est reconnu (ne serait-ce qu’en tant que “fils de”) et se trouve de fait intégré parmi les autres. Le lien moderne est électif : on choisit ses partenaires, et s’il y a problème on se sépare !
Or il y a problème : l’Autre, en plus d’être indispensable, est infernal. L’Autre est à la fois différent et pareil à moi. Je voudrais me mettre à sa place, voir (et surtout me voir) depuis ses yeux. J’ai beau projeter en lui des sentiments, imaginer comment il pense, je reste borné à mon ego : personne n’a mal à ma dent, personne ne vit pas dans le même monde que moi. L’Autre est une négation de moi, insupportable. Il personnifie mes limites : il n’est pas ce que je suis, il est ce que je ne suis pas ! Par sa seule existence, il instaure une intolérable séparation avec moi. Je voudrais le forcer à me reconnaître, étancher son altérité.

Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi.

Des individus avides d’anonymat se baignent dans la foule. Chacun ignore chacun (“c’est quoi ce truc qui m’a bousculé ?”) : l’anonymat est une des conditions de la liberté de l’homme moderne, qui ne supporte plus de vivre avec les autres comme dans les anciennes communautés, mais seulement à leurs cotés, comme sur une plage on s'allonge à côté de parfaits inconnus.
L’individualisme permet d’être en paix avec soi-même, quand bien même le voisin pleure : mon appartement est insonorisé. Par “égoïsme”, n’entendons pas “libéralisme” au sens de Madelin. Il ne s’agit pas d’une lutte sauvage entre individus très inégaux, il s’agit au contraire d’une société élective qui depuis la révolution française accorde à chacun le même droit de choisir : quelle que soit la valeur sociale d’un individu, un vote égale un autre vote, et chacun a droit à son isoloir.
Notre comportement n’est jamais tout à fait égoïste, ni tout à fait altruiste, mais plutôt “égo-altruiste”. Ce terme bizarre a été forgé par Stuart Mil au 19è siècle : il résume la thèse utilitariste en postulant simplement que nous n’aidons que si ça nous profite. Nous ne pouvons donc être altruistes que par égoïsme. Ceux qui critiquent l’égoïsme le font encore par égoïsme : ils ont l’illusion de voir des individus enfermés chacun dans son quant-à-soi, et en conçoivent de la tristesse parce que tous ces humains isolés leur paraissent inaccessibles !

Je prends soin d’autrui parce qu’un bon ouvrier a toujours de bons outils !

Inutile de déplorer que derrière l’altruisme se cache l’égoïsme. Clamons-le au contraire, jusqu’à enfin comprendre ce qui plaît en l’autre. L’altruisme est un cumul d’égocentrismes : soyez égoïstes, pensez aux autres !
Pour votre épanouissement personnel, rien ne vaut l’altruisme ! Un certain nombre de bons sentiments nous portent vers autrui : compassion, solidarité, empathie... Tous sont de vrais comportements de renoncement. Ce renoncement est délibéré, calculé même : ce qui dépasse mon intérêt devient le plus intéressant. Se mettre au service d’autrui, c’est accepter l’humiliation de l’ego qui n’est plus roi, c’est se faire objet de l’autre, ustensile au service d’une autre volonté. Cette humiliation de l’ego permet de passer de l’égoïsme à l’altruisme. Enfin on fait “quelque chose” de soi, ce qui change le rapport au monde et permet d’ouvrir tout grand les yeux.
L’individu aspire à s’élever au-dessus de lui-même, et il n’y a que l’autre qui le lui permette.

François Housset

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ils ont dit...



“Tout, au-dehors, dit à l’individu qu’il n’est rien. Tout, au-dedans, lui persuade qu’il est tout.” Ximénès Doudan, Pensées et fragments, Philosophie, morale, religion.

“Quand l’individu est si fort qu’il tend à tout absorber, c’est qu’il a besoin d’être absorbé lui-même, de se fondre et de disparaître dans la multitude de l’univers. Élie Faure, Histoire de l’Art, l’Art moderne I, Introduction à la première édition.

“L’individu s’oppose à la collectivité, mais il s’en nourrit. Et l’important est bien moins de savoir à quoi il s’oppose que ce dont il se nourrit. Comme le génie, l’individu vaut par ce qu’il renferme.” Malraux, Le Temps du mépris, Préface.

“Vivre sa vie, c’est toujours gâcher la vie des autres.” Herriot, Notes et Maximes

“La cohésion sociale est due en grande partie à la nécessité pour une société de se défendre contre d’autres. C’est d’abord contre tous les autres hommes qu’on aime les hommes avec lesquels on vit.” Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion.

"Pour être heureux, deuxièmement, il faut réagir contre l'égoïsme qui nous pousse, ou bien à nous fermer en nous-mêmes, ou bien à réduire les autres sous notre domination. Il y a une façon d'aimer, - mauvaise, stérile -, par laquelle nous cherchons à posséder, au lieu de nous donner. Et c'est ici que reparaît, dans le cas du couple ou du groupe, la loi du plus grand effort qui déjà réglait la course intérieure de notre développement. Le seul amour vraiment béatifiant est celui qui s'exprime par un progrès spirituel réalisé en commun." Pierre Teilhard de Chardin, Sur le bonheur

La solution, c’est de faire de l’égoïsme à deux. M’enfermer dans les limites d’un autre! Horreur de cet amour qui m’enchaîne, qui ne me laisse pas libre. Simone de Beauvoir. Mémoires d’une jeune fille rangée. p.322

On ne naît pas femme: on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin. Seule la médiation d'autrui peut constituer un individu comme un Autre. En tant qu'il existe pour soi l'enfant ne saurait se saisir comme sexuellement différencié. Simone de Beauvoir, Le Deuxieme sexe “...L’homme le plus heureux est celui qui fait le bonheur d’un plus grand nombre.” Diderot. Entretiens sur le fils naturel, II



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"Merleau-Ponty [Phénoménologie de la perception, coll. "Tel", Gallimard, 1976] souligne l'empreinte que l'homme laisse sur le monde : où irais-je pour que mes oreilles puisssent se vider des rumeurs humaines ? Partout, on trouve sa trace : une bouteille vide, des rails de chemin de fer, tout rappelle l'omniprésence de l'autre, mon semblable. Semblable ? Encore et tooujours le paradoxe : l'autre est mon semblable. Pourtant, un gouffre nous sépare." Alexandre Jollien, Le métier d’homme. SEUIL 2002 p. 79

J'interviens sur France Inter, dans l'émission de Philippe Bertrand, "ça vous dérange", sur l'altruisme intéressé, ce 13 août 2009.

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