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Peut-on se passer de maître ?

Le disciple réclame son maître, qui lui transmet ses connaissances. Tout élève veut qu’on l’élève, avoir une loi qui le cadre. Jusqu’à ce que l’élève dépasse le maître...

Le disciple réclame son maître, qui lui transmet ses connaissances. Tout élève veut qu’on l’élève, avoir une loi qui le cadre. Jusqu’à ce que l’élève dépasse le maître...

Le but d’une bonne éducation est la disparition de la tutelle : il est nécessaire que le maître devienne superflu. Un homme devenu libre pour avoir “bien” suivi un “bon” maître, n’autorisera personne à lui donner des ordres, quand l’éternelle question du disciple à son maître est “que dois-je faire ?” L’enjeu de ce débat était l’autonomie : certains ne sauront jamais marcher seuls, faute d’avoir eu un maître leur permettant d’assimiler des règles.

Il faut avoir obéi pour commander, ne serait-ce qu’à soi-même. Si nous nous permettons de trifouiller les principes de l’autorité, nous retenons moins le savoir du maître que son assurance, sa faculté d’ordonner. Pour la même raison qu’on dit “sage” le chien qui ne mord pas, on dit “bon élève” le plus discipliné. Le but recherché est la capacité à comprendre et exécuter un ordre.

L’ordre prime, c’est l’ordre qu’instaure la relation au maître. L’ordre est à la fois le commandement (du maître) et l’agencement dans l’espace (que le maître comme l’élève doivent ranger). Postulons que l’ordre vaut mieux que le désordre : de bons chefs ne tolèrent pas la pagaille; désobéir c’est amener du cafouillage quand il y a une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Or RIEN ne dit que les sociétés humaines n’avancent pas par secousses, crises, guerres, confusions, désorganisations... bordel ! L’ordre est-il sacro-saint ? Répondons OUI et voici la porte ouverte à la pure soumission. Répondons NON et nous voilà anarchistes (au sens propre du terme), tel Proudhon assurant que quiconque met la main sur lui pour le gouverner est un tyran, qui doit être déclaré son ennemi. Pour ne répondre ni oui ni non, nous avons distingué trois sortes de maîtres : celui qui enseigne, celui qui ordonne et celui qui excelle.

  1. Magister { celui qui enseigne }. L’enseignant, tel un parent, n’utilise la contrainte que pour le bien de l’élève : il est son bienfaiteur (même si cette bienfaisance est ambiguë : Aristote justifiait l’esclavage en arguant qu’il était bon pour l’esclave d’être commandé par une meilleure âme que la sienne...).
  2. Dominus { maître de maison }. Le chef est le dirigeant nécessaire à tout travail en équipe. Il domine, se place au-dessus de ceux qu’il commande, dont il est le supérieur hiérarchique. Sa compétence première est de savoir unir les capacités d’une équipe. Sans lui pas de synergie, de coordination, de cohésion : on ne construit pas un viaduc en laissant libres les volontés singulières des ouvriers, fussent-ils les meilleurs du monde.
  3. Genius { dieu particulier à chaque homme, qui veillait sur lui dès sa naissance et disparaissait avec lui; de même chaque lieu, chaque état, chaque chose avait son génie propre }. Nos “génies” les Dali, les Voltaire, maîtres de leur art, imités par des disciples enthousiastes (qui signifie porté par les dieux). Ici la soumission est passionnelle, affective, née d’une sorte d’adoption spontanée : j’aime donc je le suis... Le maître “fait” autorité parce qu’il est admirable : il n’impose rien que par la qualité de son œuvre, n’est maître de personne sinon de son art. Personne n’oserait lui donner une leçon, chacun voudrait en prendre. Il est celui qui possède les clefs et ouvre les portes, sans se soucier du troupeau qui se précipite dans les horizons ouverts.

L’homme a besoin de tuteurs, de guides, voire de garde-fous. Une bonne formation évitera le formatage, pour permettre l’autonomie. Seulement la permettre... Il faut une prétention inouïe pour dire “j’agis seul” : mieux vaut avouer que l’on a besoin d’un maître (ou mieux : de maîtres), qui ne nous maîtrise jamais totalement. Je règle mon pas sur les pas de mon père, puis de mes pairs, pour enfin marcher “tout simplement”, comme eux mais par moi-même, à force d’avoir intégré leurs démarches. J’ai grandi avec leur tutelle qui m’a élevé, j’ai l’impression d’avoir échappé à mes maîtres et suis soulagé de n’avoir pas étouffé sous leurs ordres. Mais je leur reste fidèle, ils persistent en moi comme une empreinte indélébile, ils sont une part de moi, ce caractère qu’ils ont forgé leur appartient, un sur-moi crie ses ordres à chacun de mes pas, me rappelant que quoi que je fasse il reste en moi quelque chose qui commande et quelque chose qui obéit.

François Housset
www.philovive.fr



Ils ont dit...

Le serviteur ne sait que ce que le maître fait, car le maître lui dit seulement l’action et non la fin; et c’est pourquoi il s’y assujettit servilement et pêche souvent contre la fin.
PASCAL, Pensées, 897

L'homme a fini par haïr les forces impersonnelles, il se révolte contre elles, après s'y être soumis dans le passé quoiqu'elles l'eussent souvent frustré du résultat de ses efforts Cette révolte n'est qu'un exemple d'un phénomène beaucoup plus général, le refus de se soumettre à aucune règle ou nécessité dont l'homme ne comprend pas la justification rationnelle. Ce phénomène se manifeste dans de nombreux domaines, en particulier dans la morale, et est souvent très désirable. Mais dans d'autres domaines où cette aspiration à comprendre ne peut pas être entièrement satisfaite, le refus de nous soumettre à une nécessité incomplètement comprise peut mener à la destruction de notre civilisation.
HAYEK (1899-1992), La Route de la servitude, trad. G. Blumberg, PUF, p. 146-148

Est esclave qui peut appartenir à un autre et qui n’a part à la raison que dans la mesure où il peut la percevoir, mais non pas la posséder lui-même.
ARISTOTE. Politique I, 5

Lorsque nous aimons, haïssons ou craignons les choses, nous avons nécessairement comme maîtres ceux qui ont pouvoir sur elles; aussi nous les adorons comme des dieux.
EPICTÈTE, Entretiens (60)

L'homme a des puissances, des vertus, des capacités; elles lui ont été confiées par la nature pour vivre, connaître, aimer; il n'en a pas le domaine absolu, il n'en est que l'usufruitier; et cet usufruit, il ne peut l'exercer qu'en se conformant aux prescriptions de la nature. S'il était maître souverain de ses facultés, il s'empêcherait d'avoir faim et froid; il mangerait sans mesure et marcherait dans les flammes; il soulèverait des montagnes, ferait cent lieues en une minute, guérirait sans remède et par la seule force de sa volonté, et se ferait immortel. Il dirait: Je veux produire, et ses ouvrages, égaux à son idéal, seraient parfaits; il dirait: je veux savoir, et il saurait; j'aime, et il jouirait. Quoi donc ! l'homme n'est point maître de lui-même, et il le serait de ce qui n'est pas à lui ! Qu'il use des choses de la nature, puisqu'il ne vit qu'à la condition d'en user: mais qu'il perde ses prétentions de propriétaire, et qu'il se souvienne que ce nom ne lui est donné que par métaphore.
PROUDHON, De la capacité politique des classes ouvrières

L’homme qui obéit à la violence se plie et s’abaisse; mais quand il se soumet au droit de commander qu’il reconnaît à son semblable, il s’élève en quelque sorte au-dessus de celui même qui lui commande. Il n’est pas de grands hommes sans vertu; sans respect des droits il n’y a pas de grand peuple : on peut presque dire qu’il n’y a pas de société; car qu’est-ce qu’une réunion d’êtres rationnels et intelligents dont la force est le seul lien ?
TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique.

La crainte ne fait que des esclaves; et des esclaves sont lâches, bas, cruels, et se croient tout permis quand il s’agit, ou de captiver la bienveillance, ou de se soustraire aux châtiments du maître qu’ils redoutent. La liberté de penser peut seule donner aux hommes de la grandeur d’âme et de l’humanité.
D’HOLBACH. Le bon sens. Chap. 155

Il n’est permis à personne de dire ces simples mots: je suis moi. Les meilleurs, les plus libres, peuvent dire: j’existe. C’est déjà trop. Pour les autres, je propose qu’ils usent de formules telles que “Je suis Soi-même” ou “Je suis un Tel en personne.”
SARTRE, Saint Genet comédien et martyr.

Dire « je » signifie que l'on se veut sujet de ses actes qui sont agis par « moi », le corps, objet pour les autres, certes, mais aussi pour le sujet de ce dire, dans une acceptation délibérée devenue le plus souvent inconsciente de la relation désir-corps. Au contraire, celui ou celle qui parle ne se sert que du signifiant « moi », lorsque la petite ou la «grande personne » que selon la jeunesse ou la maturité de son corps il croit être, est consciente de jouer ou d'avoir joué un rôle d'objet vis-à-vis d'une autre personne, ou d'une entité qui, l'une ou l'autre dans l'espace-temps, considérée comme maître de son être en tant que sujet (de gré ou de force assujetti à ce maître), lui a imposé un rôle dont l'intentionnalité n'était pas la sienne. Je donnerai un tout petit exemple: « Je vais à tel endroit... devine sur qui je tombe... sur Untel » comparé à: « Je vais à tel endroit et devine qui me tombe dessus ? C'est Untel. » Le «je » et le « moi », on le voit, ne sont pas interchangeables.
Françoise DOLTO, Le sentiment de soi.



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Commentaires

N'oublions pas la formule du grand philosophe Laurent Ruquier :
"On commence par se faire maître, on finit enseignant"

Bonsoir,

Sujet intéressant, mais il faut toutefois rappeler que l'obéissance n'a pas non plus que des vertus.
Observons par exemple l'expérience de Milgram, faut-il toujours avoir un maître si ce maître doit vous guider à devenir un bourreau ?
Assurément, il vaut mieux, dans bien des cas, s'affranchir d'avoir un maître et se souvenir que la nature nous a d'abord doté de la faculté de sentir et ressentir le bien pour guide inné. Le mal n'étant finalement qu'un acquis postérieur au bien.

Bien à vous,

Etrebil, qui aime bien votre site

Et moi je préfère la formule "ni dieu ,ni maître" .
L'enfant a besoin de modèles pour se construire mais cela ne veut pas dire "soumission" .Il puise dans son entourage mais finalement est le seul maître à bord ,dans la mesure où on veut bien lui en laisser la possibilité .
Je rejoins Etrebil :l'obéissance est dangereuse.L'acceptation d'une règle n'est pas forcément de l'obéissance :elle peut être acceptée parce que considérée comme juste ou utile .
Quant je lit votre phrase "il reste en moi quelque chose qui commande et quelque chose qui obéit",j'y voit l'explication au régime de Pol-Pot ,allemagne nazie et autres génocides .

Bsr et bien moi malgre que jai 48ans je pense quil ya des gens pour diriger et d'autres pour executer moi par exemple jaurais besoin dun Guide spirituel pour me commander dans ma vie quotidienne me donner des ordres stricts a respecter et en echange jobeirais humblement sous l'autorite de ce guide superieur.fabrice. je suis en region parisienne. fabrice.joueur@laposte.net

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