République : le mot est noble, il vient du latin res publica, qui signifie littéralement chose publique. On le prononce avec respect : il concerne les Autres (du moins ceux qui ont des droits et des devoirs civiques)... et vous-mêmes, ô Citoyen. Aux citoyens de s’occuper de leurs propres affaires. Sympa, non ?

Las ! Des mécréants refusent de croire que la Cité puisse jamais appartenir aux citoyens, et prétendent l’inverse : le citoyen appartiendrait à la Cité, c’est lui qui serait une chose publique ! Perverse, la République serait basée sur un malentendu : elle n’appartiendrait à personne, mais nous lui appartiendrions tous. Nous n’y aurions finalement que des devoirs et ne pourrions jamais que la servir, quitte à nous desservir nous-mêmes.

Alors ? On donne raison à tous ceux qui par souci d’eux-mêmes en sont arrivés à déclarer “je ne fais pas de politique” !? “On peut être individualiste....” C’est vrai ? On peut ? Rien de moins certain ! A-t-on le droit ou le pouvoir d’oublier tout ce que l’on doit à la République, peut-on ne pas y prendre part, n’y-a-t-il pas une sorte de dette sociale nous contraignant tous à participer à la vie de la Cité ?

Le problème n’est pas seulement politique et moral, mais psychologique, car il est douteux que l’individu existe ! Eh oui ! Si par individu on entend ce qui n’est pas divisé, on tombe des nues : y’a-t-il quelqu’un qui ne soit justement qu’un ? Qui est assez homogène, intègre, “entier”, pour n’être jamais partagé ? Il y a en chacun des personnalités diverses, des caractères contradictoires. On ne peut dire d’aucun quidam qu’il n’est qu’un citoyen : chacun a ses contradictions, par exemple chacun a sa part d’antisocial... Mais quand une “simple” personne prend une décision, elle ne laisse plus les différentes facettes de sa personnalité se chamailler : elle tranche enfin et ne va plus que vers un objectif... un peu comme une République se dirigeant avec ses citoyens unis comme un seul homme, bon gré mal gré...

Se considérer comme un élément d’un ensemble, c’est déjà ne plus se considérer comme une simple personne, c’est comprendre qu’on n’est un individu que dans la mesure où l’on est un élément à part entière, une république dans une République. Déjà l’individu paraît si complexe qu’il en perd même son caractère d’individu : il n’est pas un, il est beaucoup plus que cela.

La confusion que vous ressentez peut-être, ô Lecteur, vient d’abord des confusions de l’auteur, mais aussi de ce que je, tu et nous en arrivent à se confondre. Le quant à soi est un “quant à nous”. La République ne passe pas après l’individu : chronologiquement, elle passe même avant. Le citoyen ne profite de la chose publique qu’en tant qu’élément de ce système dont il fait partie, après avoir reçu un nom, une place, un rôle... après s’être trouvé dans le carcan social et s’être trouvé chargé de devoirs civiques. Forcé d’être en bonne relation avec les citoyens de l’entourage ravalés dans ces lieux communs que sont les places publiques, chacun acquière leurs qualités (exigées sous peine d’exclusion), et bientôt s’aperçoit qu’il est un amalgame constitué par les facettes des autres, coupé-collées : A plus B plus C... l’individu est une collection de personnalités, conjuguées de rencontre en rencontre.

Et pourtant chaque conscience, chaque expérience, restent uniques ! Tout n’est pas public, restent des jardins privés. Je n’est pas seulement un autre ou les autres : je suis comme ces appartements où il y a des chambres individuelles, mais aussi des parties communes. Je partage la cuisine et la salle de bain, mais j’ai une chambre à moi. Chacun a quelque chose d’unique, de singulier.

Par mon vécu, je fais l’expérience de mon individualité, et dès lors je pense à moi comme personne, parce que personne n’est à ma place. De là à me privilégier en dépit des autres, il n’y a qu’un pas : ce qui compte le plus pour moi, c’est bien moi-même. En pensant ainsi, je me défie déjà des autres, je suis individualiste, au sens où je voudrais ne privilégier qu’un individu : moi seul avant tous.

Il se trouve cependant que, dans mon intérêt, je dois faire partie de la société : je vais profiter de son organisation, de sa puissance. Or la société exclut ceux qui n’y participent pas : je vais donc lui abandonner de mon temps, de mes forces, de ma liberté. Je donne : me voilà altruiste par intérêt. Et bien ennuyé : je dois garder ma place au soleil, protéger mon bifteck, tout en ouvrant les bras. Difficile de rester centré sur soi-même quand on doit tant concéder à l’intérêt général. Penser à soi oblige à être social. Quelle est la bonne distance à tenir ; comment s’affirmer sans nier les autres ; comment faire une morale pour des hommes qui, selon leur singularité, n’ont pas les mêmes valeurs ? Et comment se prétendre intègre dans ce bordel ? En s’y engageant : le caméléon reste toujours caméléon. Le difficile est seulement de se connaître soi-même, autrement qu’en tant qu’individu. On sait que les enfants en bas âge se distinguent difficilement des êtres qui leur sont proches : comme eux, nous ne savons peut-être pas encore bien dire “je”, tout occupés à prendre nos distances vis-à-vis de la société, tout en y participant comme un élément bien intégré.

Avoir une identité, c’est un peu s’identifier : beaucoup s’identifient à l’identité d’un groupe, parce qu’y appartenir, c’est exister par lui. On y trouve une identité déjà prête, qu’il n’y a qu’à revendiquer comme les autres membres.

C’est déjà ça.

Quelle liberté dans une communauté aux intérêts de laquelle les individus seraient dévoués ? Priver quelqu'un de liberté revient le plus souvent à l’isoler. Si l’on ne peut être seul et libre, il faut peut-être se satisfaire de la liberté du groupe seul, seul libre, où se dissoudrait tout individu pour trouver dans son intégration sa seule liberté.

Aussi aliénant puisse paraître tout système (exigeant souvent le sacrifice des individus qui le composent parce qu’il cherche le bien commun plutôt que des intérêts particuliers), il nous protège de la violence des intérêts particuliers en refusant à chacun d’affirmer sa singularité en dépit des Autres : nous n’en sommes donc pas réduits à un état d’aliénation, bien au contraire. C’est la République elle-même qui est l’instrument de tous au service de la liberté de chacun. C’est bien enserrés dans un cadre contraignant que nous nous trouvons libres, plus libres que l’homme isolé tremblant parce qu’affaibli par son isolement : nous sommes libres ensemble d’une liberté qui dépasse les intérêts individuels pour se conformer à la raison, au droit, à la morale, s’incarnant dans l’État qui garantit notre liberté d’expression, de circulation, etc.

Un être libre n’est qu’un citoyen parmi d’autres, obéissant aux mêmes lois. Soumis donc, mais soumis comme tout autre, et dans son propre intérêt. Alors on comprend la phrase de Rousseau : “l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté”. Tous les hommes sont libres, ensemble, si tous obéissent à la loi, car ainsi ils n’obéissent jamais qu’à la volonté générale donc à eux-mêmes.

François Housset
www.philovive.fr


Aaah ! Lire !

  • PLATON, dans un bouquin justement nommé La République, posa le problème de l’unité en le représentant à la fois en politique et en psychologie : chaque personnalité a plusieurs facettes distinctes (courage, désir, raison....), de même qu’une République est constituée à la fois d’une armée, de gouvernants, d’enfants, d’ouvriers...
  • SPINOZA, Traité de l'autorité politique : le droit se définit par le désir et la puissance de tout un chacun. L'État est institué “pour libérer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en sécurité, c'est-à-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir. Non, je le répète, la fin de l'État n'est pas de faire passer les hommes de la condition d'êtres raisonnables à celles de bêtes brutes ou d'automates, mais au contraire il est institué pour que leur âme et leur corps s'acquittent en sûreté de toutes leurs fonctions, pour qu'eux-mêmes usent d'une raison libre, pour qu'ils ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, pour qu'ils se supportent sans malveillance les uns les autres. La fin de l'État est donc en réalité la liberté.”

Citations

“Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. ”
Déclaration des droits de l'homme, III

“L’individu s’oppose à la collectivité, mais il s’en nourrit. Et l’important est bien moins de savoir à quoi il s’oppose que ce dont il se nourrit. Comme le génie, l’individu vaut par ce qu’il renferme.”
MALRAUX, Le Temps du mépris, Préface.

“Annuler totalement l’individu, ne lui donner que la position d’un chiffre, lequel vient dans la série d’un nombre, c’est lui contester la valeur absolue qu’il possède, indépendamment de sa valeur relative. De même qu’un siècle influe sur un homme, un homme influe sur un siècle.”
CHATEAUBRIAND, Études historiques, Préface.

“La décomposition de l’humanité en individus proprement dits ne constitue pas qu’une analyse anarchique, autant irrationnelle qu’immorale, qui tend à dissoudre l’existence sociale au lieu de l’expliquer, puisqu’elle ne devient applicable que quand l’association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait, en biologie, la décomposition chimique de l’individu lui-même en molécules irréductibles dont la séparation n’a jamais lieu pendant la vie.”
Auguste COMTE, Système de Politique positive, II

“Tout, au-dehors, dit à l’individu qu’il n’est rien. Tout, au-dedans, lui persuade qu’il est tout.”
Ximénès DOUDAN, Pensées et fragments, Philosophie, morale, religion.

“Quand l’individu est si fort qu’il tend à tout absorber, c’est qu’il a besoin d’être absorbé lui-même, de se fondre et de disparaître dans la multitude de l’univers. ”
Élie FAURE, Histoire de l’Art, l’Art moderne I, Introduction à la première édition.

“Vivre sa vie, c’est toujours gâcher la vie des autres.”
HERRIOT, Notes et Maximes

“L'esprit libre et curieux de l'homme est ce qui a le plus de prix au monde. Et voici pour quoi je me battrai : la liberté pour l'esprit de prendre quelque direction qui lui plaise. Et voici contre quoi je me battrai : toute idée, religion ou gouvernement qui limite ou détruit la notion d'individualité. ”
J. STEINBECK, A l'Est d'Eden, ch. X111

“La lutte communiste contre l’individualisme ne signifie pas autre chose que la lutte réelle pour le développement de l’individu.”
Samuel BECKETT, Notes-programme sur la philosophie, les enfants de la lumière, 4.

“La cohésion sociale est due en grande partie à la nécessité pour une société de se défendre contre d’autres. C’est d’abord contre tous les autres hommes qu’on aime les hommes avec lesquels on vit.”
BERGSON, Les deux sources de la morale et de la religion.

“Toute société qui prétend assurer aux hommes la liberté doit commencer par leur garantir l'existence. ”
L. BLUM (1872-1950), Nouvelles conversations de Goethe avec Echermann.

“Nous tirons des autres presque tout le nécessaire, le langage aussi bien que le pain et beaucoup d’images de nous qui se peignent dans leur regard, dans leur conduite, dans leurs silence.”
VALÉRY, Mauvaises pensées

C'est toujours au nom de l'intérêt général qu'on embête les particuliers.
Henri ROORDA, La Gazette de Lausanne




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