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À QUI APPARTIENT LA VILLE ?

Un banlieusard doit-il comme un Rouennais profiter des transports en commun, des structures de loisir etc., que les Rouennais seuls ont subventionnés ? Le sujet vise à reconsidérer le pouvoir des Rouennais dans les orientations prises par leur ville.

Très vite, le débat s'ouvre, par nécessité : nous évoquons différents quartiers, puis la région, puis le pays... En nous demandant à qui appartient la ville, nous cherchons à savoir si le citoyen en dispose ou s'il en est dépossédé. Nous nous demandons qui tient la Cité dans ses mains, qui décide pour elle, c’est-à-dire pour nous : les habitants, les dirigeants, les commerçants, les citoyens qui usent encore de leur droit de vote, ceux qui agissent par civisme plutôt que par intérêt privé... ?

À qui appartient la ville ? Si une terre doit appartenir à ceux qui l'ensemencent et la transforment, un quartier doit appartenir à ceux qui le font vivre. Mais l'étranger qui débarque, ou le touriste qui ne fait que passer, n'ont-ils pas le droit d’y être traités comme des citoyens à part entière ? La rue même n'appartient-elle pas aux SDF qui y sont rejetés ? Et que dire de celui qui ne travaille pas dans sa propre ville ?

Qui décide de la structure et de l’organisation d’un quartier ? Rarement les habitants du quartier, mais plutôt les hommes politiques, du maire au gouvernement de la République. Nous vivons pourtant bien dans un régime démocratique : s’il peut sembler que le gouvernant décide seul du sort de la Cité, les citoyens, directement concernés, ne peuvent théoriquement être exclus du pouvoir de décision... Il ne le peuvent pas en droit. Mais en fait ? Le peuple a-t-il un pouvoir réel ? Son droit est-il comparable à celui du possesseur d'un objet, qui jouit à sa guise de la “chose publique” ?

Il nous a paru nécessaire d'analyser les relations du politique et de l'économique : certaines multinationales sont plus riches que les États eux-mêmes. Possèdent-elles les États pour autant ? On a vu de nombreuses fois des socialistes baisser les bras devant la machine capitaliste -mais faut-il en inférer que la Cité s'achète?

À ma connaissance, la première (et dernière !) démocratie directe (où le citoyen décide, et non ses représentants) fut instituée par Périclès (462-411 avant Jésus Christ). Le peuple souverain n'était pas constitué par l'ensemble de la population de la Cité, loin s'en faut, et l'unité de la Cité était factice. Périclès mort, Platon et Aristote ont assisté au déclin de la démocratie. Ne nous étonnons pas qu'ils n'en aient pas fait un modèle idéal. Pour Platon, seule l'élite doit gouverner -et pas n'importe laquelle : seuls les philosophes, qui ont assez contemplé la vérité pour savoir ce qu'est le Bien, doivent décider pour tous. Les autres, jugés trop intempérants et ignorants, ne doivent surtout pas avoir de pouvoir politique : ils en abuseraient !

Le régime démocratique que critiqua Platon n'est pas très différent du notre : il fait du désir de posséder un principe moteur. La démocratie est devenue le règne du bon plaisir, excitant les ambitions, suscitant les rivalités. L'injustice règne, le désir de posséder commande tout. Il faut une sacrée dose d'ironie pour appeler ce règne du désir du nom de liberté : sa beauté n'est qu'apparente (1) ; il n'est pas dirigé par la tête, mais par le ventre. C’est rarement le plus sage qui dirige, mais celui qui a su se faire élire (en retournant assez joliment sa veste pour séduire les électeurs).

La démocratie marche la tête en bas. Le bien commun et l'intérêt général perdent leur sens devant la revendication individualiste, qui ne voit que son petit profit. De fait, la démocratie tourne en démagogie, le désir étouffe la raison, la justice et la vertu sont supplantées par l'intérêt du plus fort, qui devient possesseur de la Cité.

Aristote est sévère comme Platon à l’égard de la démocratie : la souveraineté populaire se trouve exposée aux vices des particuliers (médiocres pour la plupart, qui ne prétendent pouvoir légiférer que parce qu’ils sont nombreux) (2).

Rien ne garantit l’accord des volontés particulières et de l'intérêt général. Quelques meneurs corrompent aisément les vertus du peuple. Ces démagogues sont des courtisans, prêts à toutes les bassesses pour avoir du pouvoir... dont ils s’empressent d’abuser dans leur propre intérêt, accaparant les richesses de la Cité pour satisfaire leurs désirs particuliers.



L’idéal serait une démocratie fondée sur la liberté et l’égalité de tous et visant, au moyen de la loi, à contrecarrer toute tentation hégémonique d’un homme ou d’un parti. La réalité historique est bien différente ; dans un régime démocratique, les abus de pouvoir tournent toujours à la violence politique. Il faut donc qu’aucun individu ne prenne part aux décisions politiques en tant qu’individu.

Le sage doit gouverner sans se trouver pour autant possesseur de la Cité, qui ne lui appartient pas, qui n’appartient à personne : il ne doit gouverner qu’au nom de la volonté générale, tant qu’elle reste raisonnable. Le gouvernant ne doit décider qu’en fonction du bien véritable de tous (3). Ses décisions concernent tous les hommes, pas des intérêts particuliers, il ne doit jamais penser qu’à l’intérêt de la Cité tout entière.

La ville ne doit donc appartenir à personne en particulier, ni à aucun groupe, ni même à ce “sage” qui la gouverne dans le seul but d’en préserver les qualités : la ville appartient à la ville.



François Housset

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(1) Platon, La République, Livre VIII, 557.

(2) Aristote, La Politique, Livre III.

(3) Rousseau, Le Contrat Social, III : il faut «trouver une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus de l’homme». “Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant.”


"le citoyen est une variété de l'homme ; variété dégénérée ou primitive, il est à l'homme ce que le chat de gouttière est au chat sauvage. "
Remy de Gourmont
Epilogues, paradoxe sur le citoyen (1903-1913)






Liens internes :

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Commentaires

Quand tout le monde dort tranquile dans les banlieues dortoir, c'est l'heure où les zonards descendent sur la ville. Qui est-ce qui viole les filles le soir dans les parking ? Qui met le feu aux buildings ?

Institutionnalisé, le pouvoir n’appartient plus au chef; il n’est plus sa propriété personnelle. L’Etat tient sur lui-même, il est l’autorité publique, le bien commun. L’Etat est ce pouvoir qui a su s’affranchir des intérêts particuliers et égoïstes. En ce sens tout Etat est une république, c’est à dire au sens étymologique (res publica) une “chose publique”

“L’État est le plus froid de tous les monstres froids”, s’exclame Nietzsche, la grande machine à détruire la vie et la cr&étaion (Ainsi parlait Z, “De la nouvelle idole”). L’Etat, c’est le mal, l’oppression; “il n’a toujours qu’un but: borner, lier, subordonner l’individu, l’assujettir à la chose générale” (Stirner, l’Unique et sa propriété). Haine de l’État pour les anarchistes Proudhon ou Bakounine: Etat opposant un pseudo-ordre à l’ordre humain véritable: l’abolition de l’État est le premier contenu du programme révolutionnaire.

“L’État c’est moi.” : la déclaration attribuée à Louis XIV ne signifie pas du tout l’appropriation de l’État par un individu despote, mais au contraire l’identification de la personne du roi à l’intérêt collectif. Hobbes y insistera: la personne du roi n’est pas “réelle” mais “représentative”. Elle représente l’État. C’est, en elle, l’État qui parle et qui veut. L’État mérite le nom de république. La souveraineté est la même dans une démocratie que dans une monarchie, même si elle s’y applique plus difficilement.
Pierre Kahn
L’ETAT
à lire absolument : L’ETAT, Pierre Kahn, quintette 1989

j'ai un sujet et j'aimerais qu'on m'explique et qu'on m'aide a le commenté

( la ville est à tout le monde et n’appartient à personne . elle ressemble à une pirogue sur la lagune: Nul ne la guide pas; c'est le vent seul qui l'entraine. la ville n'est peuplée que des gens sans village, sans tribu, c'est un monde d'étranger, étranger les un des autre )

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