Pierre Dac donne trois réponses à cette question qu'il ne se pose pas :

La vie a trois sens : le sens unique, le sens giratoire et le sens interdit.

Non, sans blague, rien n’a de sens. Et c’est en ce sens, justement, que tout est intéressant. Parce que tout est absurde, ce qui permet de constater que l’absurde même provoque la raison. Toute chose paraît incohérente sans justification. Des personnes sensées comme vous et moi, s’interrogeant sur le sens du sens, insultent la raison en osant supposer que le sens même puisse ne pas avoir de sens : c’est admettre que l’arbitraire puisse régner, quand la raison prétend tout justifier. Oser cela, c’est considérer que non seulement “le bon sens”, mais aussi “le sens des valeurs”, “le sens de la vie”, les 5 sens, le sens d’un trajet, le sens des mots lui-même, sont arbitraires.






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La raison, qui doit vaille que vaille surmonter l’absurde, tremble devant sa responsabilité. Elle qui affirme ou nie, se voit seul juge, et doit affirmer l’existence de ce qui n’est rien : affirmer qu’une chose a un sens (quelle que soit cette chose, et quelle que soit la signification donnée au mot “sens”), c’est décider que ce qui est absurde ne l’est plus.
La nature, déterminant le cours des événement, n’est ni bonne ni mauvaise : elle est, et se contente d’être, les faits n'ont aucun sens. L’homme, lui, plaque des valeurs et des légitimités dans le monde qu’il se représente, pour lui donner une cohérence toute superficielle. On trouve là l’origine probable du sentiment de supériorité qui s’empare de l’homme considérant le monde comme dépendant de lui.
C'est supposer que si l'homme n'existait pas, le monde n'aurait pas de raison d'exister non plus.Dire que quand l'homme est apparu, le monde a existé pour lui ! Absurde : le monde se moque bien de nos existences, et ce qui justement montre que notre vie n'a aucun sens, c'est que le monde n'a rien à faire de nous : notre vie comme notre mort ne signifient rien.
Mais retournons le problème : si nous n'avions pas à donner un sens aux évènements, ils ne nous concerneraient pas. C’est a priori parce que rien n’a de sens véritable que l’homme peut se permettre de donner une valeur aux choses : parce qu’il se sent concerné par ce qui l’entoure, il décide que les choses existent dès lors pour lui, et il s’affirme libre en se prétendant maître et possesseur de la nature... qu’il a définie et justifiée -comme si ce faisant il l’avait vaincue. Voilà notre humain victorieux du non-sens. À présent, c’est pour lui que les vaches donnent du lait qu’il peut boire : elles n’existent donc pas en vain. De même la pluie qui arrose les plantations (mais pas celle qui douche les touristes), le sexe qui donne du plaisir et permet de se reproduire... tout ce qui le sert a un sens ! L’homme lui-même n’est pas né pour rien, mais pour être exploité par ses compères ! Tout s’explique...

Tout a un sens si on donne un sens à tout ; il suffit de nommer les choses et de considérer qu’elles sont utiles ou nuisibles. Décisions arbitraires, souvent contradictoires, tant que rien ne prouve que l’homme a raison d’entreprendre, tant que l’homme n’ose pas accepter que tout est vain : son existence même, ses actions mêmes.

Mais le sens ne vaut plus grand chose. Rien n’a de sens qu’en allant vers un “meilleur” ou “pire”, en paraissant donner raison au juge ou servir les desseins d’une volonté qui saurait enfin ce qu’il faut faire pour bien faire.Tant qu’un Souverain Bien (que certains appellent aussi bonheur ) n’est pas présenté comme le bien ultime vers lequel tous devons tendre et donnant une valeur à tous les actes permettant de s’en rapprocher, tout est futile, superflu, vain, stupide. On repose incessamment la question philosophique par excellence : quoi faire et pour quoi faire, au nom de quel sacro-machin, pour quel grand but digne d’un quelconque effort ?





Clé de sol...


Il faut donner du sens aux choses, à toute chose. Sans une belle voie toute tracée qu’il ne s’agirait que de suivre, l’humain est en pleine déroute, aussi intelligent soit-il : il est face au non-sens. Et c'est angoissant : voilà qu'il n'a aucune raison d'exister, d'agir, sa raison devient superflue, irrationnelle, elle lui échappe. Il lui faut des principes (même indémontrables !) pour agir ; or tant que la cohérence de son monde lui échappe, il avance à tâtons, sans savoir où ni pourquoi : il ne sait pas d’avance, mais il avance. Dans tous les sens. Et on le présente comme le fondateur, le créateur originaire de la valeur même ! Lui qui se contredit tant, lui qui est si capricieux ! ô primitif décidant des principes de la morale, de la raison, de l’esthétique, de la politique ! ô fondateur des fondements, petit dieu, appelant Bien et/ou Mal ce qui lui chante, comme s’il suffisait de vouloir que les choses aient un sens pour qu’elles en aient ! Va ! Il faut bien aller quelque part, donner un sens faute d’en avoir, fut-ce le plus arbitraire, et, de fait, le plus incohérent !




Aucune direction n’est véritablement bonne, sinon seule LA bonne serait reconnue comme telle et suivie depuis longtemps.

L’homme hésite toujours à aller quelque part plutôt qu’autre part. Comment s’engager ? telle est la question que se pose l’aveugle avançant en terrain inconnu. La question posée n’est pas résolue qu’un nouveau pas vient d’être fait... C’est inconscience, mais qui pourrait s’en empêcher ? Qui pourrait ne pas avancer, ne pas agir, quand bien même ce ne serait jamais en connaissance de cause ? Encore heureux celui qui sait qu’il ne sait pas : la plupart, se persuadant de savoir ce qu’ils font, se trouvent désappointés quand ils réalisent à quel point leur entreprise n’est qu’aventure. Où aller? pourquoi? Question d’angoissé, qu’il faut calmer: “laisse toi aller, écoute l’inspiration, ça vient tout seul...allez !” Si on ne sait pas où aller, tous les chemins y mènent. Le musicien improvise, le romancier laisse les mots couler de sa plume... Comme porté par des vents (favorables ou non), le marcheur qui suit ses impulsions se sent mû plus que se mouvant. Bien sûr, des rationalistes, des moralistes, des conseilleurs, des gêneurs, diraient qu’il faut agir méthodiquement : se choisir un objectif, puis se donner les moyens d’y parvenir. Mais partir d’un point A vers un point B suppose de connaître d’avance ce point B, et les différentes étapes se succédant entre ces deux points. Heureux celui qui saurait tout cela d’avance. Est-on seulement capable de choisir un objectif ? Il n’est plus question de trouver une adéquation entre les moyens et les fins, si les fins elles-mêmes sont en terrain inconnu. Un bon choix présent pourra se révéler stupide dans le futur -et comment TOUT anticiper ? L’action doit paraît-il être appropriée à la situation, mais qui parle de pratique, quand le choix se fait d’abord en fonction de valeurs sans égard pour l’utilité ? La cohérence de l’individu vis-à-vis de ses idéaux prime, ce qui le fait avancer pour le “bien”, le “bon”... mais dans l’inconnu et l’imprévisible.

Objectivement, nous ne naviguons pas dans le vide et sans repères. Ce ne sont pas les directions qui manquent, bien au contraire : nous pataugeons dans les idées les plus contradictoires, nous piétinons de carrefours en correspondances, de buts en détours. Le sens n’a pas un sens, mais plusieurs. Et c’est bien là le drame. Les choses ne sont pas insensées, elles ont trop de sens. Celui qui cherche l’intégrité devra s’armer d’œillères, se focaliser sur LE sens jugé seul valable, et délaisser tout le reste.
Gare à la singularité : si chacun, sous prétexte de pouvoir juger, s’aventure à ne poursuivre que LE Souverain Bien, les hommes risquent de s’éparpiller chacun dans sa singularité.
Appelons donc bon sens le sens commun, celui que l’on doit suivre. Ensemble. Où qu'il nous mène. Car il semble aller de soi (à notre sens) qu’en partant chacun de notre coté nous aurons du mal à être ensemble, ce qui est nécessaire (si l’expression “animal politique” a un sens quand elle désigne l’homme).
Il n'est pas certain que cette thèse soit rationnelle. Si vraiment le bon sens est le sens commun, il faut arrêter de penser seul, de viser l'autonomie, de penser sa vie ! Autant ne pas se tracer un chemin, et suivre l’autoroute que tous prennent, et nommer bien, juste, adéquat, utile... ce qu'”on” nomme ainsi...

Tant qu’à aller n’importe où, allons-y ensemble ! Conjuguons nos solitudes, nos perplexités ou nos certitudes illusoires, et persuadons nous enfin que tout cela a du sens, puisque nous allons ensemble vers quelque chose. Autant aller vers ce qu’”on” appelle le bon sens...?! Quitte à faire partie d’une bande de fous !?
Les fous sont à lier. On sait comme les lynchages ou viols collectifs, comme le fascisme et ce qui y tend, sont le fait d’individus assemblés en collectivité comme des troupeaux, irresponsables pour avoir abandonné leur esprit critique au profit du bon gros Léviathan. Trop de communauté fait perdre ce qu’on ose encore appeler le sens commun. Le plus commun est le plus primaire, les démagogues l’ont bien compris -qui font perdre aux mots “politique”, “morale”, et “esprit” tout leur sens, mais qui, ce faisant, font preuve d’un indéniable sens pratique, c’est-à-dire d’une intelligence facile et spontanée d’un certain ordre des choses. Perverse consolation : il y a bien des raisons d’agir, mais aucune raison n’a définitivement raison sur les autres.

François Housset

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QUELQUES PISTES ET TRACES :


Quand le réel est insoutenable on s’en défend comme on peut. Et le rire est une parade inouïe. Quand on rit on n’entend pas.
Alexandre Jardin, France Inter, 2 novembre 2012 (François Busnel, Le Grand Entretien).

“Je n’ai aucune raison de vivre, mais j’ai raison de vivre.”
Sylvie Antona.

“Le sens commun, ainsi nommé parce qu’il réunit et centralise tous les autres, est celui par lequel on sent que l’on voit, que l’on entend, etc.; il recueille toutes les autres sensations et les coordonne entre elles. C’est la seule conscience (si ce mot est permis) que possède l’animal, et sans laquelle l’unité s`de sa vie serait inexplicable.”
Abbé Blanc, Dictionnaire de philosophie (1906)

“Qu’est-ce que le sens commun ? N’est-ce pas les mêmes notions que tous les hommes ont précisément des mêmes choses ? Le sens commun, qui est toujours et partout le même, qui prévient tout examen, qui rend l’examen même de certaines questions ridicule, qui fait que malgré soi on rit au lieu d’examiner, qui réduit l’homme à ne pouvoir douter, quelque effort qu’il fît pour se mettre dans un vrai doute..., n’est-ce pas ce que j’appelle mes Idées ? Les voilà donc, ces Idées ou notions générales que je ne puis ni contredire ni examiner; suivant les quelles, au contraire, j’examine et je décide de tout; en sorte que je ris au lieu de répondre, toutes les fois qu’on me propose ce qui est clairement opposé à ce que mes Idées immuables me représentent.”
Fénelon, Traité de l’Existence de Dieu, 2è partie, ch. II.

“Pourquoi mon âme est-elle soumise à mes sens et enchaînée à ce corps qui l’asservit et la gêne ?... Je puis, sans témérité, former de modestes conjectures; je me dis: si l’esprit de l’homme fût resté libre et pur, quel mérite aurait-il eu d’aimer et de suivre l’ordre qu’il verrait établi et qu’il n’aurait nul intérêt à troubler ?”
Rousseau, Émile, IV, 329

“De même que la nature nous a enseigné l’usage de nos membres sans nous donner la connaissance des muscles et des nerfs qui les font agir, de même elle a implanté en nous un instinct qui emporte la pensée en avant dans un cours qui correspond à celui qu’elle a établi entre les objets extérieurs ; pourtant, nous ignorons les pouvoirs et les forces dont dépendent en totalité ce cours régulier et cette succession d’objets.”
Hume. Enquête sur l’entendement humain. Section V. (GF 1983 p. 118)

“Devant l’inconnu, le philosophe lance les vues de son esprit, et en suit les conséquences. Le savant, seul, doit dire : je ne sais pas.”
Claude Bernard .Cahier rouge ((/images/ENIGMA(1).jpg|

“J’attends des connaissances... je veux des garanties... je veux savoir, pas croire”
Ingmar Bergman, Le Septième Sceau, 1957.

“L’utilité de la vie, le but suprême en vue duquel nous sommes de ce monde, je ne puis le comprendre. Mais accomplir sa volonté telle qu’elle est écrite dans mon cœur, cela est dans ma puissance et je sais que je le dois.”
Tolstoï, Résurrection.

“L’homme intelligent se mesure à ce qu’il sait ne pas comprendre.”
Herriot, Notes et maximes

«Qui veut voir parfaitement clair avant de se déterminer ne se détermine jamais. Qui n’accepte pas le regret n’accepte pas la vie.» Amiel. Journal intime

“Sachez que personne ne peut dire exactement ce qu’il veut.”
Sartre, Lettre à Simone Jolivet, 1926.

“Touchant des actions importantes de la vie, lorsqu’elles se rencontrent si douteuses que la prudence ne peut enseigner ce qu’on doit faire, il me semble qu’on a grande raison de suivre les conseils de son génie, et qu’il est utile d’avoir une forte persuasion que les choses que nous entreprenons sans répugnance, et avec la liberté qu’accompagne la joie, ne manqueront pas de nous bien réussir.”
Descartes. Lettre à Élisabeth, nov 1646

“Quand vous êtes sur le point de sauter un fossé, l’idée que vous allez tomber dedans peut être vraie ou fausse; mais toujours est-il qu’elle vous nuit, si vous tentez le saut. ...PRENEZ POUR VRAIE L’IDÉE UTILE. Or l’idée utile, c’est celle-ci : “je passerai”. Plus profondément, messieurs, il n’est point question de savoir encore si cette idée : “je passerai” est vraie ou fausse ; car elle est au futur ; elle n’est encore ni vraie ni fausse ; et on ne vous demande pas de penser qu’elle soit vraie, mais de faire qu’elle soit vraie.”
Alain, citant un colonel devant ses troupes, Propos sur le pouvoir. 55.

“Les principes sont premiers quoiqu’indémontrables, et parce qu’indémontrables”
Pierre Aubenque, Le problème de l’être chez Aristote

“Toutes choses humaines sont trop changeantes pour pouvoir être soumises à des principes de justice permanents. C'est la nécessité plutôt que l'intention morale qui détermine dans chaque cas quelle est la conduite sensée à tenir. C'est pourquoi la société civile ne peut pas même aspirer à être juste purement et simplement.”
Léo Strauss, Droit naturel et histoire

«L’esclave dans ses chaînes est libre ; cela veut dire que le sens même de ses chaînes lui apparaîtra à la lumière de la fin qu’il aura choisie : rester esclave ou risquer le pis pour s’affranchir.»
Sartre, l’Être et le Néant

“Il n’y a aucun bien au monde excepté le bon sens qu’on puisse absolument nommer bien.”
Descartes. Lettre à Elysabeth, Juin 1645



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Ah lire !

  • Descartes : Règles pour la direction de l'esprit, ne serait-ce que pour sa première phrase : "Les études doivent avoir pour but de donner àç l'esprit une direction qui lui permette de porter des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui." On lira ensuite avec avidité le Discours de la méthode, les Méditations, puis l'ensemble de son œuvre, parce que y'a pas de raison de s'arrêter quand on aime comprendre !


  • Locke : Essai sur l’entendement humain (livre II, ch. I, 4): présente la réflexion comme un sens intérieur. Locke relève que le plaisir et la douleur se trouvent unis à nos idées (livre II, chap. VII, § 2) : on peut, à proprement parler, évoquer un sens moral assimilable à nos 5 sens, qui nous fait aprouver ou condamner, de la même façon que nous savourons tout ce qui flatte ou révulse nos sens.


  • Camus : Le mythe de Sisyphe. Philosophie de l'absurde. ou plutôt : étonnement du philosophe face à un monde absurde.









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