L'humain est-il humain?
Par François HOUSSET | Les Textes #132 | 2 commentaires | |
Qu’est-ce qu’un homme ?
Qu’est-ce qui est humain ?
J’ai bien peur de ne pas savoir répondre à cette question.
Je n’y répondrais donc pas.
En deux parties.
La première énoncera les qualités de l’homme, ce que notre civilisation chrétienne et notre pensée cartésienne définissent comme le propre de l’homme.
La seconde, sensiblement plus longue, réfutera la première en montrant ses conséquences monstrueuses (donc inhumaines).
L'Homme : maître du monde, surnaturel donc, et modeste avec ça !
Ça n’est pas pour me vanter, mais ce que je fais en ce moment même montre mon humanité.
Aucune bête au monde ne vous proposera ces arguments, en utilisant la raison et notre belle langue française. L’humain est donc rationnel, civilisé, moral, conscient, supérieurement intelligent... et français.
Ajoutons que pour la modestie, l’humain ne craint personne : il est une créature divine. Dans la plupart des religions, il est la créature préférée de Dieu, qui a créé le monde pour lui : toute autre créature (et même la femme) n’est là que pour son usage. L’homme est à l’image de Dieu : maître et possesseur de la nature entière. Les athées eux-mêmes reconnaissent ses super pouvoirs, qui lui viennent de son pouce préhenseur et de son encéphale hautement développé. L’homme est le maître du monde, après ou avant dieu.
Sa qualité première ? C'est étrangement de n’en avoir aucune.
L’homme est un être quasiment dépourvu de tout. Il est un singe nu (selon l'expression de Desmond Morris), né sans griffes, sans crocs, sans poils, sans ailes, sans aucune des qualités physiques qui permettent aux animaux normaux de survivre. La caractéristique de l’homme est d’être démuni, condamné à se perfectionner vite fait ou à mourir. Toute sa supériorité lui vient de sa perfectibilité. N’étant doté d’aucune qualité, il devra utiliser celles des autres et s'inventer des prothèses : prendre la peau des bêtes pour s’en vêtir, tailler le silex pour concurrencer les griffes et les crocs des fauves, monter sur le cheval pour profiter de ses pattes, utiliser la force motrice du bœuf pour tirer la charrue, récupérer chez les autres animaux les poils, la laine, les déjections, le lait, les os…
L'Homme, n'ayant rien, accapare tout. Il utilise tout ce qu’il peut, et se perfectionne à chaque fois : il asservit la terre pour y faire pousser sa nourriture, et, de progrès en progrès, voilà qu’il utilise l’atome, l’ADN, les OGM…
L’animal, lui, reste cantonné à ce qu'il est naturellement. Il n’a jamais progressé, soumis depuis toujours à la nature. Les oiseaux construisent toujours les mêmes nids, en obéissant à leur instinct qui les meut comme des automates, télécommandés depuis toujours, et jusqu’à toujours… Tous les philosophes, tous les scientifiques, tous les hommes, le reconnaissent depuis toujours.
J’arrête là cette profession de mauvaise foi. Je ne crois pas un mot de tout ce qui précède. Il est temps de me réfuter moi-même. D’abord en confessant ma honte d’avoir été trop catégorique.
Geluck
Seul l'Homme est capable d'inhumanité !
Quand on parle de TOUS les hommes, quand on prétend dire ce qu’ils ont TOUJOURS dit, c’est pour ânonner un préjugé, affirmer ce qui n’est pas démontré. Pour pouvoir affirmer pertinemment que tous les oiseaux ont toujours fait les mêmes nids, il faudrait d’abord le constater, réunir tous les nids depuis que le premier oiseau a fait son premier nid, et les comparer tous. Or c’est impossible.
Par contre on peut prouver le contraire : prenez deux nids, comparez les. Ils sont différents. CQFD.
Un oiseau se sert de matériaux issus de biotopes singuliers. La forme du nid dépend de ce qui se trouve dans les parages, et de la configuration du lieu. On ne fait pas son nid de la même façon selon que l’on soit près du tronc ou en bout de branche, ou sur le sol, on prend en compte les angles des branches, la température, le vent, la pluie… Comme peut-on supposer que les oiseaux ne s’adaptent pas à leur terrain ? En refusant simplement de regarder ce qu’ils sont dans la réalité, en se repliant dans l’idée que seul l’instinct les gouverne, en affirmant catégoriquement que l’Homme seul sait s’adapter, en élevant l’Homme sur un piédestal, en partant du principe que l’Homme est l’être le plus parfait.
On mesure la perfection d’une chose en la comparant à l’homme.
Platon l’affirmait déjà avec ironie : l’homme est la mesure de toute chose
. Répétons le aujourd'hui sans rire et nous voilà conduits à une très jolie pirouette intellectuelle : l’humain se distingue des autres animaux par son encéphale hautement développé, à condition de partir du principe que l’encéphale humain est le plus parfait… parce qu’il est le plus humain ! Ce raisonnement n’est pas seulement ridicule : il est dangereux. Chaque fois qu’on affirme la grandeur de l’homme, on légitime le spécisme, qui fonctionne comme le racisme, et qui légitimera :
-le théisme : si par exemple on dit que le comportement d’un animal est instinctif, c’est-à-dire téléguidé, qui tient la télécommande ? La Nature ? La Nature, c’est quoi, c’est qui ? Le Grand Maître de l’Univers ? Même un athée est un croyant qui s’ignore quand il croit que c’est la Nature, avec un grand N, qui détermine les comportements « naturels ».
-le fascisme, se retrouve aussi légitimé. Osez assurer que l’homme doit sa grandeur à son encéphale hautement développé, et vous en verrez mesurer des crânes pour décréter qui est le plus humain…
La ségrégation devient légitimée par la pseudo grandeur de l’homme. Si la caractéristique première de l’homme est d’être perfectible, que dire des quantités de sociétés humaines qui n’ont pas évolué depuis des milliers d’années ? Ou plutôt : dont nous ne voyons pas, dont nous refusons de voir l’évolution ?! Reconnaissons-nous nos frères les hommes ? Nous disons qu’ils ont toujours construit les mêmes habitations… Nous considérons leurs sociétés primitives, en affirmant que ces êtres n’ont pas atteint notre degré d’humanité, nous nous autorisons à les traiter comme des choses plutôt que des personnes, à les exploiter, à accaparer leurs richesses –à les tuer. Ainsi, au nom de l’«humanité » (la notre) nous prêchons la méprise d’où découle notre mépris, pour écrabouiller notre prochain.
Par « humanité », on n’entend pas l’ensemble des humains vivants sur terre, mais seulement ceux auxquels on accorde une valeur. La morale devrait nous obliger à considérer tous les hommes comme égaux, mais c’est l’inverse qui se produit : nous nous drapons dans nos valeurs morales pour agir au nom de notre supériorité.
Quand on accuse un homme d’être inhumain, on lui reproche en fait de ne pas adhérer à nos valeurs supérieures. Un juge désigne du doigt un coupable en lui disant :
« Vous vous êtes conduit comme une bête. Vous avez dépassé les bornes. Vous avez accompli des actes que les hommes d’ici et maintenant ne sont pas supposés accomplir, vous avez fait reculer notre civilisation vers un temps où nous étions moins humains. Vous avez renié les cadres de notre culture, qui nous préservent des motivations abominables de nos ancêtres sauvages. L’horreur de votre acte ne consiste pas seulement à avoir nui à vos victimes. Elle consiste surtout à avoir dégradé la beauté de l’homme civilisé. En commettant votre acte, vous nous avez sali, nous les vrais hommes, nous les bons hommes.»
Ce discours moralisateur est pervers : on reproche à l’homme de se conduire comme une bête. Or l’homme est une bête, et il le sait, mais il se drape dans sa dignité d’homme pour mieux s’ignorer lui-même.
Il y a des forces, dans notre propre nature, que nous craignons et que nous ne pouvons considérer comme faisant vraiment partie de nous. La civilisation nous a appris à les refouler, à les refuser. Quand nous en parlons, c’est comme de quelque chose d’étranger à nous, quelque chose qui est incompréhensible et intolérable (quoique faisant manifestement partie de nous). L’alarme que produit l’évocation de notre bestialité montre qu’elle ne nous est pas tout à fait étrangère, et que, si nous en avons peur, c’est d’une partie de nous-mêmes qui nous répugne. Cette condamnation, sous couvert d’accuser l’homme d’être inhumain, lui reproche en fait d’être incivilisé, au sens où ses actions répugnent aux hommes de notre culture.
Un violeur, ou un meurtrier, n’est pas « humain » : c’est bien connu, l’humain est moral, l'humain est intelligent ! À cet argument, des Serbes ont pu répondre que les viols massifs qu’ils ont effectués en Bosnie étaient stratégiques, il s’agissait de prendre la femme comme champ de bataille –et pour élaborer pareille stratégie, il faut avoir un encéphale hautement développé.
Les amoureux des bêtes prétendent que seul l’homme est capable de tuer sans avoir faim, de faire
souffrir pour se distraire, d’être cruel pour le plaisir. Ils se trompent : les animaux sont capables
d’actes de pure cruauté. On a vu des chimpanzés préparer une embuscade pour sauter sur une femelle et son petit, massacrer l’enfant devant les yeux de la mère, puis la tuer très lentement avant de
repartir le cœur joyeux. L’immoralité comme la moralité ne sont le propre de l’homme ni de l’animal.
L’homme a accompli des progrès indiscutables en beaucoup de domaines, mais pas de progrès moral : sinon, il n’y aurait plus de torture, plus de viol, plus de guerre.
Charlie Hebdo 8 février 2012
Appelons à la barre du tribunal de la Raison les deux principaux responsables ce cette confusion : Dieu et Descartes.
Le dieu chrétien, parce que pour se croire maître de la nature, il faut se prendre pour dieu ou croire que l’homme a conçu la nature pour l’homme.
Descartes, pour qui l’homme doit se considérer comme maître et possesseur de la nature –cet argument permet de détruire la nature comme un « bien » au sens juridique du terme : un « bien » est ce dont on peut user et abuser. Cet abus lui-même n’est pas propre à l’homme. Beaucoup d’animaux s’approprient des territoires et les abîment pour s’en faire maîtres. Il est même inconcevable qu’un animal ne s’approprie pas son territoire. Le lapin conchie son terrier pour que personne n’y vienne, et ça marche parce qu’effectivement personne ne veut vivre dans ses excréments. Comme le lapin conchie son terrier, l’homme jonchaie son territoire. Si au cours d’un repas vous voulez vous accaparer toute la salade, prenez le saladier, crachez dedans : plus personne n’en voudra, vous serez devenu maître et possesseur de la salade. Mais le monde est un peu plus compliqué qu’un saladier, et si l’homme, en tant que super prédateur ou plutôt super conchieur, peut prétendre être le maître du monde, ce monde lui échappe pourtant (l’exemple du changement climatique suffit à le montrer) : l’homme ne maîtrise pas sa propre maîtrise !
Les crimes contre l'humanité ne sont jamais que des crimes de l'humanité. Si l’apogée de l’inhumanité a été atteinte au vingtième siècle, c’est parce qu’on voulait le progrès d’une humanité enfin unie et cohérente, en un seul peuple sur un seul territoire débarrassé de ceux qu’on considérait comme les moins humains. Cette prétention à progresser vers plus d'humanité a coûté cher. Rappelons que la première invasion d’Hitler a été présentée comme une intervention humanitaire...
Difficile de prôner l'humanisme quand on est conscient de la barbarie qu'il implique !
“On m’a souvent reproché d’être antihumaniste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profondément la nocivité, c’est cette espèce d’humanisme dévergondé issu, d’une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l’homme un maître, un seigneur absolu de la création”
“Toutes les tragédies que nous avons vécues, d’abord avec le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je presque dans son prolongement naturel.”
Lévi-Strauss, Entretien, Le Monde, le 21 janvier 1979
Au nom de l’Homme, de cet homme sacralisé, on a légitimé la discrimination, la domination masculine, l’esclavage, le génocide.
L’esclavage : Aristote disait que l’esclave est dépourvu de raison, ou qu’il en a juste assez pour savoir que son intérêt est de servir un être qui en dispose. Si vous considérez qu’un être vivant n’est pas humain, vous l’élèverez vers votre grandeur en le traitant comme un ustensile. Ainsi traite-on le sauvage, l’étranger, l’enfant, la femme…
Christophe Colomb, mettant le pied sur un nouveau continent, constate la présence d’êtres étranges, nous ressemblant, mais qui ne sont décidément pas des hommes. Ils ne parlent pas : ils éructent bien quelques sons étranges, mais qui n’ont rien à voir avec le langage humain.
Ils ne connaissent pas Dieu (aucune croix nulle part, ni la moindre église), ils ne connaissent pas l’hygiène, le vêtement, l’autorité politique (personne avec une couronne ou un uniforme, aucun trône, ni palais). Ce ne sont donc pas des hommes. Mais ils ont assez d’intelligence pour comprendre ce qu’on leur demande, et ils sont robustes : on pourra en faire des esclaves.
L’esclave est un homme qui a été asservi parce que trop différend pour être considéré comme un homme. De même l’étranger, qui n’a qu’à être étranger pour être considéré comme inférieur. De même tous ceux que l’homme, (qui du haut de son piédestal est la mesure de toute chose) a considéré comme différents : l’altérité (le fait d'être différent) a été confondue avec l’altération.
L’homme n’est pas une sale bête, mais le culte de l’homme, l’humanisme, tel que nous le pratiquons, la philanthropie qui ne veut reconnaître comme humains que certains hommes, sont à l’origine des crimes les plus atroces.
L’enfant : si c’est un homme, ça l’est depuis peu.
L’enfant est « handicapé d’humanité » (pour reprendre le mot de Simone de Beauvoir). L’humain est celui qui a progressé : de la même façon qu’on refuse l’humanité aux peuples traditionnels, vivant « encore » dans la nature, ou à ceux qui n’ont « pas assez » progressé » on considère que l’enfant est trop neuf pour être humain : il va lui falloir acquérir une culture (NOTRE culture) pour échapper à la nature, il n’est pour l’instant qu’un paquet d’organes déterminés, c’est un petit d’homme, ce n’est pas un homme. C’est probablement la raison pour laquelle la Déclaration universelle des droits de l’homme ne parle pas de lui (normal, le mot "enfant", étymologiquement, désigne celui qui n'a pas la parole) : ce n’est que dans les années 80 qu’on a pu enfin dire que le bébé est une personne et qu’on a établi une Déclaration universelle des droits de l’enfant.
La fracture sociale et culturelle : il y a des grands hommes, donc des sous hommes aussi.
Selon Voltaire, la plupart des paysans sont des « animaux marchant sur deux pattes » qui ne méritent même pas qu’on leur parle. Voltaire était un grand philanthrope, mais il s’est enrichi en investissant dans l’esclavage.
Le propre de l’homme permet de hiérarchiser ceux qui méritent plus ou moins le titre d’humains. Ainsi Marx a dénoncé le fait que dans la Déclaration universelle des droits de l’homme on n’évoque jamais que les droits du bourgeois. Le premier de ces droits est la propriété : c’est dire que certains hommes ont plus de droits que d’autres, ou que certains sont plus humains que d’autres : les propriétaires sont les vrais hommes.
J’ai travaillé sur la Déclaration universelle des droits de l’homme il y a une vingtaine d’années, et me suis trouvé fort surpris de constater qu’elle n’avait rien d’universel sinon sa prétention. Il y avait une Déclaration soviétique, qui avait tenu compte des critiques de Marx en retirant du texte tout ce qui concernait la propriété privée. Il y avait une Déclaration africaine, une asiatique, une hindoue… L’une annonçait l’égalité de tous les hommes devant Dieu, l’autre postulait que le droit était garanti par le souverain…
Domination masculine enfin
De la même façon que l’homme soumet l’animal, l’étranger, l’enfant, le pauvre, au nom de la grandeur même de l’homme, il soumet la femme, déclare qu’elle a tout à gagner en le servant, de la même façon qu’Aristote disait que l’esclave avait intérêt à servir un maître.
La femme a été créée par Dieu, après l’homme, pour lui !
Elle est plus petite : son cerveau est plus petit, donc son humanité est plus petite, parce que son pouce préhenseur et son encéphale hautement développé sont plus petits.
Elle a un destin biologique : c’est elle qui donne la vie, et en cela elle se trouve davantage soumise à la nature. Or l’homme, c’est bien connu, est surnaturel, il vit dans un monde artificiel où la nature a été domestiquée, contrairement à la bête brute… et à la femme qui obéit encore à la loi naturelle de la reproduction, en portant le petit d’homme !
Je n'ai aucune conclusion à proposer, seulement une question à hurler très fort :
QUI EST HUMAIN ?
François Housset
www.philovive.fr
"le citoyen est une variété de l'homme ; variété dégénérée ou primitive, il est à l'homme ce que le chat de gouttière est au chat sauvage. "
Remy de Gourmont, Epilogues, paradoxe sur le citoyen (1903-1913)
L’homme ne discerne que ce que ses croyances implicites lui montrent. Dès lors, comment admetre qu’il existe une réalité accessible à l’esprit ? L’opinion arbitraire crée le réel. Des bovins assoiffés peuvent émouvoir quand des enfants juifs, déshumanisés par une autre carte des valeurs, laissent indifférent.
Alexandre Jardin. Des gens très bien. Grasset, 2010.
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