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La liberté existe-t-elle ?

LIBERTE. Le mot se lit partout, jusqu'au fronton des écoles, au-dessus des grilles. On hésite à trop le prononcer, de peur que son sens s'épuise. Désigne-t-il une réalité ?

Petit topo sur un débat qui eut lieu à la médiathèque Marcel Aymé, d'Issu les Moulineaux

Edward Moran UnveilinThe Statue of Liberty 1886



Il y aura un Salon Philo sur ce thème le Vendredi 24 janvier 2014, et une conférence le 19 février 2014.

Nous sommes en démocratie, nous nous gouvernons donc nous mêmes. En principe. En réalité, nous sommes plus consommateurs que citoyens. Nous sommes passés de la dictature des despotes à la dictature du marché. Cette "liberté", principe du libéralisme, n’est plus que la condition sine qua non d'un mode d'asservissement se donnant les apparences de l'incontestable : on dit l'homme libre… pour mieux le posséder ! D'une manière tout aussi paradoxale, la religion affirme l’homme libre… pour lui refuser cette liberté. Le libre-arbitre est un cadeau divin fait à l'homme... pour qu'il ne s'en serve pas. Adam et Ève, qui ont osé goûter le fruit de l'arbre de la connaissance (seul moyen de choisir librement, c'est-à-dire en connaissance de cause), furent châtiés, renvoyés du paradis, où ils ne jouissaient que d'une liberté conditionnelle. Dans le monde terrestre, seul l'homme soumis à la religion sera libre… mais après sa mort ! La liberté paraît accordée aussi facilement qu'une arme à un enfant : on la reprendra à qui en use. Voltaire lui-même refusait d'accorder la liberté aux Français : « ils en abuseraient » !

Mais, s’insurgent l’athée et le libertaire, nous qui n’avons fait aucun serment de fidélité ni à dieu ni à aucun maître, nous pouvons disposer de nous-mêmes ! Si seulement nous en sommes capables ! La psychologie nous fait descendre de notre piédestal : le moi n'est pas maître en sa maison, clame Freud ! Chaque ego est déterminé par des causes inconscientes. La volonté n'est pas libre. On ne peut vouloir "ce que l'on veut". 
Toute volonté s'inscrit dans un cadre contraignant où l'existence est parquée. Il faut dénoncer l'idée de liberté entendue comme absence de contrainte : en plus d'être illusoire, elle opprime l’individu qui serait perdu sans repère ni contrainte.

"Je n’aime pas l’infini, car dans l'infini on n'est pas chez soi"
Bachelard.

Le bilan est lourd. Il n'y a pas de libre-arbitre, au sens d'une volonté indépendante : nous sommes dépendants. Pas de liberté d'indifférence : toutes choses ne sont pas égales et chacune nous pousse. Pas de liberté de disposer des choses à notre guise : seul le fou se prétend maître et possesseur de la nature. Notre monde regorge de ces fous qui ne nous facilitent pas la tâche en chantant les louanges d'une liberté illusoire.

Drôle de débat, à l'enjeu fabuleux, mais truffé d'arguments paradoxaux : nous n'avons cessé d'évoquer nos chaînes ! Bergson nous avait prévenu : "toute définition de la liberté donnera raison au déterminisme". Tant pis. À la médiathèque Marcel Aymé on n'a peur de rien. Débat joyeux, mais ambiance bizarre : il souffle un esprit d'un tel enthousiasme, malgré l'aliénation dont nous témoignons, que la certitude d'être libres quand même s'installe à mesure que nous nions son existence ! Cette simple prise de conscience suffit à prouver notre liberté ! Ne serions-nous libres que de nous reconnaître prisonniers ?

Nous ne nous prétendons pas libres de nos choix (issus d'une culture, d'une psychologie, d'un contexte déterminés sans nous). Nous ne choisissons pas nos propres caractères, ni les situations dans lesquelles nous avons à agir. Alors pourquoi ne pas reconnaître que les jeux sont faits ?
Dans ce monde de contraintes, il ne peut y avoir de liberté que relative. Nous avons la capacité d'écouter et de satisfaire certains désirs qui ne sortent pas du cadre imposé. Libre celui qui "fait avec", obéissant à soi quand même, cultivant sa liberté comme on cultive avec force tuteurs.

Voilà la liberté... contrainte. Le joli mot défini par son contraire !

La contrainte borne et permet la liberté, qui n'est concevable que par ses entraves. De quoi rendre cynique : ne reste plus qu'à se comporter en paisible esclave, et trouver le moyen d'aimer ses chaînes ; "quand on me commande, on me prive de quoi ? De RIEN : je n'avais pas de direction, pas de critère de choix. On m'en donne : je n'ai qu'à dire merci..."

Merci aux donneurs d'ordres.
Heureux qui en connaît plusieurs, et oppose leurs abus de pouvoir : le seul moyen de résister à une contrainte est de se plier devant une autre contrainte. Pour trouver la liberté dans les contraintes il suffit d'en avoir plusieurs, qui s'opposent. C'est devant des ordres contradictoires que je dois choisir... La liberté existe dans les chaînes, qui nous tiraillent dans des sens opposés. Liberté d'écartelé donc.
Oui, la liberté existe, mais seulement au carrefour : entre pouvoir et contre-pouvoir, entre des routes qui peut-être mènent toutes à des camps, entre deux fouets ou deux caresses, elle surgit entre toutes les déterminations qui nous constituent.

François Housset

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Dessin d'Ares paru dans Juventud Rebelde, La Havane






BIBLIOGRAPHIE

Épictète
Nous savons ce que nous devons être, donc nous sommes libres. Préfigure la morale chrétienne : il s'agit d'adhérer à son destin jusqu'à vouloir les événements comme ils arrivent. Le Manuel d'Épictète, court, clair, et édifiant, est à lire absolument. Il ressort dans des éditions à deux euros, avec une meilleure traduction : rachetez l'esclave !

Lucrèce, De la nature des choses.
Poème latin agréable à lire selon les traductions.
Il n'existe que des atomes et du vide. Tout est matériellement déterminé, donc la liberté n'existe pas, à moins d'exister dans la matière. Il doit donc y avoir un comportement légèrement hasardeux dans la matière même : une imprévisible déviation dans les mouvements des atomes ! Deux mille ans après ce chef d'œuvre, la physique quantique se gratte la tête face à cette pertinence : il y a bien de l'imprévisible dans la matière même. Nous sommes tous des électrons libres !

Descartes, Méditations métaphysiques
Notre entendement est limité, et souvent dépassé par quantité de choses incompréhensibles. Mais notre volonté ne connaît aucune limite : je peux vouloir qu'un et un fassent trois ! Divine liberté de vouloir n'importe quoi ! Mais je ne choisis réellement que mon intérêt : "si je connaissais toujours ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire ; et ainsi je serais entièrement libre" (4è Méditation).

Spinoza, Éthique
Les hommes recherchent ce qu'ils croient utile, et c'est cette croyance imaginaire qui explique à elle seule toutes leurs actions. Contrairement à ce qu'ils croient, ils ne sont pas dirigés par des motifs réfléchis. Ils agissent comme des somnambules poussés par des déterminations obscures et inconscientes. C'est la croyance en une liberté imaginaire qui asservit les hommes.
"L'illusion de la liberté vient de la conscience de notre action et de l'ignorance des causes qui nous font agir." Éthique II, prop. 35, scolie.
Ouvrage magistral mais ardu. La traduction de Misrahi, philosophe de la Joie, est claire et enthousiasmante.

Rousseau, Le Contrat social.
La société accorde sa place et ses droits au citoyen qui signe le contrat social : il s'engage à obéir aux lois, lois qui sont l'expression de la volonté générale. La liberté est une pure obéissance aux lois qu'on s'est prescrites.

Hume, Enquête sur l'Entendement humain.
Section VII : l'idée de connexion nécessaire. Nous ne savons pas quel rapport il y a entre une cause et sa conséquence. Notre liberté de remuer ne serait-ce qu'un petit doigt sans savoir comment est aussi incompréhensible que si notre esprit pouvait "contrôler les planètes dans leur orbite" ! Ce texte a bouleversé Kant et est à l'origine de sa Critique de la raison pure. Section VIII : liberté et nécessité. Les mêmes motifs produisent toujours les mêmes actions ; les mêmes événements suivent les mêmes causes. Mais on n'explique jamais comment causes et conséquences sont nécessairement reliées. "La seule utilité immédiate de toutes les sciences est de nous enseigner comment nous pouvons contrôler et régler les événements futurs par leurs causes."

Kant
Critique de la raison pratique (livre I, chap. I, § 1). Le problème est celui de l'intention dans laquelle on agit, quand on ne dispose que d'une "volonté pathologiquement affectée". Kant ajoute à cela les notions de devoir et de loi déterminant la volonté, qui se trouve à la croisée du devoir et du désir.
Fondements de la métaphysique des mœurs (2e section, IV 413) : être homme c'est être libre, se discipliner, rationaliser sa conduite. "Une volonté libre et une volonté soumise à des lois morales sont une seule et même chose."

Hegel, Phénoménologie de l'esprit.
Ardu, mais célèbre pour sa conception de l'esclave qui se fait maître.
"On ne se sait libre que quand on se rend compte que l'autre nous pense libre."

Sartre, L'existentialisme est un humanisme.
Très abordable : courte conférence montrant que chacun est responsable de ses choix. Dieu n'existe pas donc tout est permis : c'est moi qui décide du sens de ma vie ; aucune valeur, aucun ordre, ne peuvent me contraindre si je ne le veux. (Onfray répliquera que "l'inverse semble plutôt vrai" : c'est au nom de Dieu que les hommes se prétendent libres de commettre les pires folies en toute irresponsabilité (Michel Onfray, Traité d'athéologie. Grasset 2005, p. 68).
C'est à Sartre qu'on doit le concept de facticité : je suis né quelque part, dans une certaine situation, on m'a élevé, éduqué, aliéné. Résultat : je ne me sens pas responsable de ce qu'on a fait de moi. Mais je ne suis pas pour autant un objet : ici et maintenant je suis absolument libre de faire ce que je veux... de ce qu'on a fait de moi.

Foucault, Surveiller et punir
Les prisons, les écoles, les hôpitaux, les casernes ont une même architecture, une même organisation, une même conception de l'individu constamment surveillé. À tout moment on sait où est chacun, ce qu'il fait, ce qu'il fera dans une heure, au prochain coup de sirène lui faisant savoir qu'il doit changer de salle... Une conception moderne de la liberté qui fait froid dans le dos dès les premières pages : l'auteur démontre que s'il n'y a plus de châtiments ou d'exécutions publiques, c'est que le pouvoir dispose aujourd'hui de moyens autrement coercitifs...

Henri Laborit, Éloge de la fuite.
L'inventeur des neuroleptiques croit libérer le monde en lui offrant cette formidable puissance sur la conscience même... et il le voit s'aliéner, se précipiter sur des assomnifères pour abandonner sa conscience.
Toute action est déterminée par une motivation inconsciente, seul notre discours logique reste conscient, et nous permet de croire au libre choix. Mais aucun acte n'est libre.
Ouvrage très abordable et "pêchu". Prépare au spinozisme.







DR





Citations

"L'homme a des puissances, des vertus, des capacités ; elles lui ont été confiées par la nature pour vivre, connaître, aimer ; il n'en a pas le domaine absolu, il n'en est que l'usufruitier ; et cet usufruit, il ne peut l'exercer qu'en se conformant aux prescriptions de la nature. S'il était maître souverain de ses facultés, il s'empêcherait d'avoir faim et froid ; il mangerait sans mesure et marcherait dans les flammes ; il soulèverait des montagnes, ferait cent lieues en une minute, guérirait sans remède et par la seule force de sa volonté, et se ferait immortel. Il dirait : Je veux produire, et ses ouvrages, égaux à son idéal, seraient parfaits ; il dirait : je veux savoir, et il saurait ; j'aime, et il jouirait. Quoi donc ! l'homme n'est point maître de lui-même, et il le serait de ce qui n'est pas à lui ! Qu'il use des choses de la nature, puisqu'il ne vit qu'à la condition d'en user : mais qu'il perde ses prétentions de propriétaire, et qu'il se souvienne que ce nom ne lui est donné que par métaphore"
Proudhon, Qu'est-ce que la propriété 8 ou recherches sur le principe du droit et du gouvernement

"Il n'y a rien sans cause. un effet sans cause n'est qu'une parole absurde. Toutes les fois que je veux, ce ne peut être qu'en vertu de mon jugement bon ou mauvais ; ce jugement est nécessaire, donc ma volonté l'est aussi. En effet, il serait bien singulier que toute la nature, tous les astres obéissent à des lois éternelles, et qu'il y eût un petit animal haut de cinq pieds qui, au mépris de ces lois, pût agir toujours comme il lui plairait au seul gré de son caprice. Mes idées entrent nécessairement dans mon cerveau ; comment ma volonté, qui en dépend, serait-elle à la fois nécessité et absolument libre ? Je sens en mille occasions que cette volonté ne peut rien ; ainsi, quand la maladie m'accable, quand la passion me transporte, quand mon jugement ne peut atteindre aux objets qu'on me présente etc., je dois donc penser que les lois de la nature étant toujours les mêmes, ma volonté n'est pas plus libre dans les choses qui me paraissent les plus indifférentes que dans celles où je me sens soumis à une force invincible."
Voltaire, Mélanges

"Quant à moi, je ne suis jamais ni arrêté dans ce que je veux, ni contraint à ce que je ne veux pas. Comment serait-ce possible ? J'ai uni ma volonté à Dieu. Dieu veut que j'aie la fièvre, je le veux. Il veut que ma volonté aille dans tel sens, je le veux. Il veut que j'aie tel désir, je le veux. Il veut que j'atteigne tel objet, je le veux ; il ne le veut pas, je ne le veux pas. Je veux donc mourir, je veux donc être torturé. Qui peut encore m'empêcher de faire ce qui me paraît bon ou me forcer à faire le contraire ? On ne le peut pas plus qu'on ne peut contraindre Zeus."
Épictete Entretiens (89)

"Les hommes ont été considérés comme "libres" pour pouvoir être jugés et punis, -pour pouvoir être coupables ... Le christianisme est une métaphysique du bourreau."
Nietzsche, Crépuscule des idoles (paragraphe 7 des "4 grandes erreurs")

"La liberté de notre volonté se connaît sans preuve par la seule expérience que nous en avons."
Descartes, Principes de philosophie

"La raison que M. Descartes a alléguée pour prouver l'indépendance de nos actions libres par un prétendu sentiment vif interne n'a point de force... Nous ne nous apercevons pas toujours des causes, souvent imperceptibles, dont notre résolution dépend." "L'âme humaine est une sorte d'automate spirituel."
Leibniz, Théodicée

"Cette liberté de l'automate spirituel est un misérable subterfuge et ne vaut guère mieux au fond que la liberté d'un tournebroche qui, lui aussi, quand il a été remonté, accomplit de lui-même ses mouvements." "On pourrait calculer la conduite future d'un homme avec autant de certitude qu'une éclipse de lune ou de soleil et cependant soutenir en même temps que l'homme est libre."
Kant, Critique de la Raison pratique

"Nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d'être libre. Nous sommes condamnés à la liberté"
Sartre, l'Être et le Néant "Si je n'essayais pas de reprendre mon existence à mon compte, ça me semblerai tellement absurde d'exister."
Sartre. Les Chemins de la liberté, I. L'âge de raison, Chap. 1

"L'homme est libre en quelques uns de ses actes ; de là dérive pour lui la responsabilité de tous ses actes."
J. Lequier, La liberté

"Dès que le plus faible des hommes a compris qu'il peut garder son pouvoir de juger, tout pouvoir extérieur tombe devant celui-là. Car iI faut que tout pouvoir persuade. Il a des gardes, c'est donc qu'il a persuadé ses gardes. Par un moyen ou par un autre, promesse ou menace ; si les gardes refusent de croire, il n'y a plus de tyran. Mais les hommes croient aisément ? Ils soumettent leur jugement aux promesses et aux menaces ? Nous ne le voyons que trop. Ce n'est pas peu de dissoudre d'abord cette force politique, qui se présente à l'esprit sous les apparences d'une force mécanique. Toute puissance politique agit par les esprits et sur les esprits. Les armées sont armées par l'opinion. Dès que les citoyens refusent d'approuver et de croire, les canons et les mitrailleuses ne peuvent plus rien.
Alain, Propos 352, 3 février I923









Aveyron, France - Octobre 2008 © Jean-Pierre Dubos


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Commentaires

Quelle folie d'affirmer de la sorte que la liberté existe. Personnellement, après réflexion, je ne suis pas d'accord avec vous.
Pour moi c'est "un bien joli mot", mais je ne peux pas l'affirmer comme vous le faites. Et je pense sans fausse modestie être bien placée pour le savoir.
Ce que vous affirmez est une question de point de vue.
Maintenant s'il faut se battre pour elle, eh bien oui je suis d'accord !

Comme le dit Jules Renard, la loi est juste : les pauvres comme les riches n'ont pas le droit de dormir sous les ponts

Corrigeant des copies de bac blanc de philo (d'une classe qui n'est pas la mienne), je suis tombé sur un passage de cet article, copié mot pour mot ! Quel hasard et quel honneur !
Avis aux surveillants : durant une épreuve sur table, les élèves ont désormais le moyen de se connecter avec un simple téléphone !
Avis aux élèves : prenez garde, votre correcteur peut être l'auteur ! Sinon, il peut avoir lu récemment l'article que vous copiez : ayez le courage de penser, c'est moins risqué !

La liberté réside et est propre à tout être comme la pensée mais celle ci s arrête ou est réglementée lorsqu' elle rencontre l autre et notamment dans une société.

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