LA FABRIQUE DE VIOLENCE est une pièce de théâtre édifiante, formidable occasion de divers débats, occasion aussi de proposer aux enseignants une petite fiche pédagogique sur la violence.

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Débat au sortir de la pièce, le 7 janvier 2010, Scène Nationale de Dieppe.
Scolaires : mardi 5 et vendredi 8 janvier à 10h et 14h30



La problématique peut être morale (exemples de sujet : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même”, “Nul n’est méchant volontairement”) ; mais nous pouvons tout autant parler de politique (”Force fait loi”, “Faut-il punir les violents ?”), de psychologie (“Je frappe donc j’existe”, “Le sentiment de sécurité”, “À quoi sert la haine ?”, “Faut-il vaincre pour convaincre ?”), de sociologie (“La soumission à l’autorité”, “La raison du plus fort”), ou tout simplement d’humanité (“L’homme est un loup pour l’homme”)... mais une question les rassemble toutes : que faire face à la violence ?

Si les participants sont mineurs, posons les questions premières de la maltraitance :

-Comment savoir si je suis en sécurité ?
-Comment peut-on faire du mal aux autres ?
-Pourquoi fait-on du mal aux autres ?
-À qui parler si on me maltraite ?
-Que dois-je faire si je suis attaqué ?
-Comment savoir à qui faire confiance ? (“protégez moi de mes amis...”)
-Que faire pour empêcher celui qui me blesse de continuer ?
-Comment parler de ces choses ?
-Et si personne ne veut m’écouter ?



Il n'est pas inutile de rappeler que personne n'a le droit de frapper quiconque.

Inutile de prêcher contre la violence : à chacun de forger ses arguments, et il faut laisser leur place aux justifications de la violence ordinaire (je me fais l'avocat du diable, énonçant les arguments qui suivent pour voir comment les participants du débat y répondent) :


• Tout est violent : “dans la nature, ce sont les dominants qui se reproduisent”. Le monde paraît violent du simple fait qu’il existe sans se conformer à ma volonté. Refuser la violence c’est refuser la réalité. Il y a toujours des rapports de force : ne reste plus qu’à distinguer la violence naturelle et la violence délibérée.
• “naturellement, tout le monde défend son territoire”
• “la loi du plus fort est toujours la meilleure”, de Darwin à La fontaine, jusqu’à notre sacro-sainte logique de compétition : “il faut être agressif pour subsister, pour gagner”
• "J’ai le droit de vous persécuter parce que j’ai raison et que vous avez tort” : l’autre n’est pas respectable. Sentiment d’injustice à l’origine de la vengeance : “c’est lui qu’a commencé”...
• Je me pose en m’opposant. Je ne suis une conscience qu’en dépit des autres, et qu’en leur donnant tous les torts. L’ego, en bon despote, veut obliger tout ce qui n’est pas lui à reconnaître sa valeur propre.
• Faire souffrir est un plaisir : imposer sa volonté par la violence est une jouissance.
• “Je suis libre parce que je suis supérieur à celui qui subit”.
• Je ne m’aime pas : le moi est haïssable, de fait il serait atroce d’aimer son prochain comme soi-même.
• La passion nous rend passifs : “c’est plus fort que moi”, argue-t-on après que le coup soit “parti tout seul”.
• Il faut se lâcher, laisser la haine agir : ce peut être sain. Simone de Beauvoir elle-même voyait en la violence l’épreuve de l’adhésion de chacun à soi-même. La colère, la révolte, réclament l’action, sans laquelle ne reste qu’une “terrible frustration”.
• Qui veut la fin veut les moyens, aussi répugnants soient-ils. On considérera la violence comme un dernier recours. Un peu de violence pour empêcher beaucoup de violence, disent les “justiciers”...
• Il faut que l’intérêt général vaille, qu’il n’y ait d’autre instance que lui. Or les dominants se mettent au-dessus des lois, et ceux qui voudraient leur faire un rappel à l’ordre les craignent, tels les lièvres devant les lions d’Antisthène (“Les lièvres réclamaient l’égalité entre tous les animaux; les lions leur disent: un pareil langage aurait besoin d’être soutenu avec des ongles et des dents comme les nôtres.”)

Le débat n’est pas fini, il ne le sera jamais. Le problème de la violence n’a pas de réponse définitive, mais réclame une pensée constante. Inviter chacun à reparler, reparler encore, et réfléchir aux diverses solutions envisagées, afin de se trouver moins bête quand il aura à agir et qu’il ne sera hélas plus temps de débattre.




À toute fin utile, voici une bibliographie et une liste de citations :


BIBLIOGRAPHIE

JAN GUILLOU, La Fabrique De Violence : roman autobiographique édifiant et très bien écrit : on vit la violence et on la comprend, aussi formidablement que dans la pièce mise en scène par Tiina Kaartama.

ARISTOTE, Rhétorique III 1378b : explique la colère et le “mouvement violent” de celui dont on dirait qu’il a la haine : “un sentiment allant contre la nature d’un être et s’imposant à lui”. Comme une passion, la violence s’oppose de l’extérieur au mouvement intérieur d’une nature. Si l’homme est libre, la violence est une contrainte s’opposant à sa volonté. Mais pas s’il est conditionné...

ROUSSEAU, Contrat social, livre I, chap.III : “Du droit du plus fort” Le plus fort n’impose sa domination au plus faible qu’autant de temps qu’il est le plus fort : il ne s’agit pas d’un droit. Le jeu des forces se réduit strictement à ce qu’il est: la loi de la force est que le plus fort ne l’est pas toujours. Telle est la faiblesse de la force que, réduite à sa réelle nature, purement physique, elle ne contient en elle-même aucune détermination morale, politique. “Sitôt qu’on peut désobéir impunément, on le peut légitimement; et, puisque le plus fort a toujours raison, il ne s’agit que de faire en sorte qu’on soit toujours le plus fort. Or, qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse?” Telle est la faiblesse de la force qu’elle ne tient sa force que de son application actuelle; sitôt qu’elle se détourne ou relâche, celui qui la subissait reprend dans l’instant le dessus. Dès lors, la force est dans la nécessité, pour masquer sa faiblesse, de se couvrir de l’apparence extérieure du droit. “Le droit du plus fort” est une formule embrouillée à dessein pour faire illusion. Elle ne trompe que l’imagination. Elle ne résiste pas à l’examen critique: on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes, parce que l’obéissance et la contrainte s’excluent réciproquement. Il n’y a dans l’obéissance que la pure volonté d’obéir; il n’y a dans la contrainte que la pure nécessité physique. Il faut donc rejeter le galimatias confus des force morales.

NIETZSCHE, Généalogie de la morale : nous ne sommes jamais sortis de la vengeance, nous n’arrivons qu’à l’accomplir avec plus de subtilité. Notre culture est une culture de vengeance, et rien n’est pire que de croire qu’on se venge de la violence. Qui n’a jamais connu -tout civilisé qu’il soit- le désir de brutaliser ? Qui n’a jamais souffert de cette violence qu’aucune justice positive ne peut réparer ? Pour Nietzsche, le but de la justice est d’entretenir en chacun de nous le sentiment d’une douleur qui ne pourra jamais être réparée. Nous gardons tous le sentiment que justice n’est pas faite. Certaines injures ne sont pas lavées (au niveau personnel comme social). Pervers et de mauvaise foi, le but du droit positif est d’entretenir la nostalgie du bon vieux temps de la vengeance. Toute justice repose sur la cruauté : l’origine de nos rapports, c’est la guerre, et toute douleur fait plaisir à quelqu’un.

Simone de BEAUVOIR, Le Deuxième sexe . Dès que le sujet cherche à s'affirmer, I'Autre qui le limite et le nie lui est cependant nécessaire : il ne s'atteint qu'à travers cette réalité qu'il n'est pas. C'est pourquoi la vie de l'homme n'est jamais plénitude et repos, elle est manque et mouvement, elle est lutte.

GANDHI, Tous les hommes sont frères. Les hommes doivent se faire violence pour ne pas laisser agir leurs pulsions destructrices. Les plus terribles des combats sont dans la tête de chacun, et la victoire est la maîtrise de soi.

LA BOËTIE: De la servitude volontaire (montre que ce n’est jamais la force qui nous soumet, mais nous-mêmes)

HEGEL: Phénoménologie de l’esprit (montre que tout maître dépend de son esclave)

KANT, Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (montre que c’est la contrainte qui fait la civilité) Projet de paix perpétuelle : sans République universelle, les États restent entre eux dans l'état de nature : ils continuent à préparer la guerre, à faire la guerre. Tant que cette situation dure, les droits de l'homme ne peuvent être institués : ils ne sont instituables qu'à l'échelle de l'humanité.

HOBBES, Léviathan, 1° partie, chap. XIII "De l'égalité procède la défiance". De cette égalité fondamentale qui concerne la possibilité d'accaparer une même chose, on arrive à la défiance. "De la défiance procède la guerre". Chacun, sachant qu'il risque d'être attaqué par les autres, va attaquer pour acquérir une puissance allant au-delà de celle qui lui est nécessaire. Ceux qui n'avaient que la puissance strictement nécessaire cherchent alors à en avoir plus que les autres, d'où une escalade dans la violence : "en raison de ce qu'il y a des gens qui prennent plaisir à affirmer leur propre puissance par des actes de conquête poursuivis au-delà de ce que réclame leur sécurité, d'autres qui dans des circonstances se seraient retrouvés heureux et à l'aise dans de modestes frontières ne pourraient subsister longtemps en restant seulement sur la défensive s'ils n'augmentaient pas leur puissance en attaquant." Chacun tient à ce que son voisin l'estime autant qu'il s'estime lui-même, or on n'estime jamais quelqu'un autant qu'il s'estime. C'est pourquoi il faut battre l'autre pour forcer son estime.

et puis aussi...

FOUCAULT, Surveiller et punir
Georges SOREL, Réflexions sur la violence
Gustave LE BON, La Psychologie des foules
Henri LABORIT, L’homme imaginant ; L’agressivité détournée.
Jean AMÉRY, Essai pour surmonter l’insurmontable
Jean DUBUFFET, Bâtons rompus
LA BOÉTIE, Discours sur la servitude volontaire
Marcel MOREAU, Discours contre les entraves
Michel ONFRAY : Politique du rebelle




CITATIONS

“Ce n'est pas l'homme violent qui est hors de lui-même qui dispose de nous; c'est un avantage réservé à l'homme qui se possède.” DIDEROT, Paradoxe sur le comédien

“C’est par la violence qu’on doit établir la liberté.” J.P. MARAT, L’ami du peuple

«OEil pour oeil» finira par rendre le monde aveugle." Gandhi Tous les hommes sont frères

“L’homme qui obéit à la violence se plie et s’abaisse; mais quand il se soumet au droit de commander qu’il reconnaît à son semblable, il s’élève en quelque sorte au-dessus de celui même qui lui commande. Il n’est pas de grands hommes sans vertu; sans respect des droits il n’y a pas de grand peuple : on peut presque dire qu’il n’y a pas de société; car qu’est-ce qu’une réunion d’êtres rationnels et intelligents dont la force est le seul lien ?”TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique

“La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l’empêcher de nuire aux autres (...) Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l’individu est souverain.” John Stuart MILL. De la liberté.

“Contre tout affront, toute tentative pour le réduire en objet, le mâle a le recours de frapper, de s'exposer aux coups : il ne se laisse pas transcender par autrui, il se retrouve au coeur de sa subjectivité. La violence est l'épreuve authentique de l'adhésion de chacun à soi-même, à ses passions, à sa propre volonté; la refuser radicalement, c'est se refuser toute vérité objective, c'est s'enfermer dans une subjectivité abstraite; une colère, une révolte qui ne passent pas dans les muscles demeurent imaginaires. C'est une terrible frustration que de ne pas pouvoir inscrire les mouvements de son coeur sur la face de la terre.” SIMONE DE BEAUVOIR, Le Deuxième sexe.

« Dès que le sujet cherche à s'affirmer, I'Autre qui le limite et le nie lui est cependant nécessaire : il ne s'atteint qu'à travers cette réalité qu'il n'est pas. C'est pourquoi la vie de l'homme n'est jamais plénitude et repos, elle est manque et mouvement, elle est lutte. » Simone de BEAUVOIR, Le Deuxième sexe

“J'accuse toute violence en l'éducation d'une âme tendre, qu'on dresse pour l'honneur et la liberté. Il y a je ne sais quoi de servile en la rigueur et en la contrainte et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et la prudence et adresse, ne se fait jamais par la force.” MONTAIGNE , Essais, 1, 20, 11, 8.

“S’il fallait tolérer aux autres ce qu’on se tolère à soi-même, la vie ne serait plus tenable.” Georges COURTELINE

“La tolérance, il y a des maisons pour ça.” CLAUDEL

“La tolérance est la vertu du faible.” SADE. La Nouvelle Justine.

“Le fanatisme n’est-ce pas cela? La haine justifiée par l’amour.” Michel Verret, les marxistes et la religion.

“Aucun État, en guerre avec un autre, ne doit se permettre des hostilités de nature à rendre impossible la confiance réciproque lors de la paix future.” KANT, Projet de paix perpétuelle.

“Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique... Il faut donc mettre ensemble la justice et la force; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste... ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.” PASCAL, Pensées 298

"Un perroquet était au mieux avec Kenrap, qui le gavat de noix. Lorsqu'il lui en présentait une, tout en lui caressant la tête, l'oiseau semblait entrer en état d'extase. J'aurai beaucoup souhaité une pareille manifestation d'amour, et, à plusieurs reprises, j'essayai d'obtenir une réponse similaire, mais sans résultat. Dans ma déception, il m'arriva un jour de prendre un bâton pour punir le coupable. Dès lors, il eut soin de me fuir comme la peste. Mais j'en tirai du moins une bonne leçon sur la manière de se faire des amis : la force ne sert à rien -la compréhension seule peut y contribuer." DALAÏ-LAMA, Au loin la liberté

“Il faut faire du mal aux méchants qui sont nos ennemis. Mais les chevaux à qui l’on fait du mal deviennent-ils meilleurs ou pires? Pires. -Relativement à la vertu des chiens ou à celle des chevaux ? -A celle des chevaux. -Et les chiens à qui l’on fait du mal, ne deviennent-ils pas pires, relativement à la vertu des chiens et non à celle des chevaux ? -Il y a nécessité. -Mais les hommes, camarade, à qui l’on fait du mal, ne dirons-nous pas de même qu’il deviennent pires, relativement à la vertu humaine ? -Absolument. -Or la justice n’est-elle pas vertu humaine ? -A cela aussi il y a nécessité. -Donc, mon ami, ceux d’entre les hommes à qui l’on fait du mal deviennent nécessairement pires.” PLATON, République I/335c

“La raison du plus fort est toujours la meilleure”. LA FONTAINE. Le loup et l’agneau

“La force est une puissance physique; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté; c’est tout au plus un acte de prudence. (...) Or qu’est-ce qu’un droit qui périt quand la force cesse? S’il faut obéir par force on n’a pas besoin d’obéir par devoir (...) Convenons donc que force ne fait pas droit, et qu’on n’est obligé d’obéir qu’aux puissances légitimes.” ROUSSEAU. Contrat social. I, 3

“Que si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie.” PAUL VALÉRY, 1930 (à propos de la pensée de Pascal, “le moi est haïssable”.

“Nous haïssons violemment ceux que nous avons le plus offensés.” LA BRUYÈRE, Caractères.




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