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La chanson dans la tête.

Qui n’a jamais été victime de l’air dans la tête, faisant chantonner malgré soi la chanson que l’on juge idiote, voire ignoble ? Ressentant plutôt que pensant, habité plutôt que libre penseur, un auditeur ne serait-il pas manipulé par la chanson qu'il écoute -ou plutôt qu'il ressent ? Quel sens critique lui reste-t-il quand des idées lui viennent en vrac sans qu’il ait fourni d’effort rationnel ? La chanson a-t-elle un sens, ou ne fait-elle appel qu'à la sensation ? Comment s'en tirer ?





Une chanson peut avoir des parole débiles, mais être chantée avec conviction, car ça n'est pas son texte qui fait son sens. Le sens des mots dépend de leur intonation. Ce qu'on dit paraît grave, si, justement, c'est dit sur un ton grave. On n'a pas la même émotion selon que la voix s'élève avec la mélodie, ou qu'elle semble s'éteindre en un léger souffle.

Il ne s’agit pas seulement de vocabulaire, mais d’une prononciation, d’une harmonie, d’un tempo. En fait il ne s'agit pas de mot. C'est pourquoi on ne comprend pas une chanson en la lisant. Il s'agit de sons, au delà de la langue, il y a un sens qui se ressent par les vibrations de l'air. Il ne s'agit pas de le comprendre, mais de le ressentir. On ne comprend rien à l'écoute d'une chanson, on vibre. Et la raison froide ne sert à rien, il faut y ajouter la raison du cœur, qui sent, qui se prend l'esprit (spiritus : souffle de l’âme) en pleine tronche, il ne s'agit pas d'un message, au sens intellectuel du terme, il s'agit d'une révélation spirituelle, à laquelle on ne peut accéder que si on est mis dans un état de grâce. C'est plus subtile et plus accessible que la parole même. L'auditeur est envouté, il perd la raison, il ne pense plus, il vibre. Il est foutu : voilà qu'il se met à chanter n'importe quoi. Il n'a plus aucun sens critique, sa raison l'a quitté. Personnellement j'adore ça, quand je chante "voyage voyage" je suis beaucoup plus exalté que quand je lis la Critique de la raison pure. La raison du cœur est celle du choeur : ceux qui chantent ensemble savent que le texte importe peu, du moment qu'on chante bien ensemble : ce qui importe c'est l'harmonie des voix, l'enthousiasme qu'on ressent et qu’on communique. Les choristes chantent souvent en une langue qu'ils ne comprennent même pas : on est pris par la magie non pas des mots mais des sons. C'est la musicalité qui fait sens (si on peut appeler sens ce truc bizarre qui fait vibrer les cœur sans qu'on sache pourquoi).

La chanson a-t-elle un sens, ou ne s'agit-il que de sensation ? Le chant peut communiquer des sentiments subtils : est-ce un langage primitif accessible à tous, un langage naturel ? Pour faire vibrer un cœur il suffit d'être sensible -et tous les hommes ont un cœur. Le problème, c'est qu'on confond souvent le sens et la sensation. Si chanter c'est parler, celui qui chante sous sa douche est aussi fou que celui qui parle tout seul. Quand on chantonne une ritournelle, on ne s'adresse pas à quelqu'un. Mais alors à qui s'adresse-t-on ? Peut-être à une divinité. La chanson a quelque chose de divin, elle ne parle pas vraiment comme on parle à de vrais interlocuteurs, mais plutôt à une entité. Voilà pourquoi même un chant athée est mystique. Même quand je chante dans ma salle de bain, je célèbre une union avec ce qui me dépasse !

Les hommes les plus sages peuvent chanter des horreurs : la musique fait tout passer. Des enfants vont ânonner avec le même ravissement l'Internationale ou Marechal nous voila, on aimera chanter le temps de cerises ou Lili Marlène sans connaître leur sens historique. L'auteur, qui prétendait faire passer un message, peut se sentir trahi quand on le chantonne avec légèreté. La Marseillaise n'est plus la même selon qu'elle soit chantée par un homme politique, un sportif, l'armée rouge ou Gainsbourdg et les Wailers !

Un beau jour, ou peut-être une nuit, j'ai vu Philippe Val chanter. A l'époque il n'était encore que chansonnier. Au milieu de son concert il a posé sa guitare pour parler sérieusement, sans mélodie. Il dénonça l'horreur de l'alibi artistique qui séduit l'oreille mais qui justement est trop distrayant et détourne du sens d'un discours. Pas besoin de diapason, ni de métronome, surtout quand on veut s'opposer aux gens qui veulent tous parler sur le même ton, et marcher au pas. Il préféra parler plutôt que chanter, et ce qu'il avait à dire était bien moins agréable à entendre qu'une chanson. Mais beaucoup plus utile à penser. Il avait laissé tomber le charme pour ne garder que le sens. Depuis ce jour, il s'est de plus en plus souvent arrêté de chanter pour retrouver ce que parler veut dire.

François Housset
www.philovive.fr

















Citations

“La vérité est-elle si malheureuse qu’elle ne puisse souffrir les ornements?”
Voltaire, Lettre à M. l’abbé d’Olivet, 20 oct 1738

“Aujourd’hui, ce qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante.”
Beaumarchais, Le Barbier de Séville, acte I, scène 2.

“Or, Messieurs, la co-omédie
Que l’on juge en cè-et instant,
Sauf erreur, nous pein-eint la vie
Du bon peuple qui l’entend.
Qu’on l’opprime, il peste, il crie,
Il s’agite en cent fa-açons;
Tout finit par des chansons...”
Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, acte V, scène 19, Vaudeville.

“J’entends vibrer ta voix dans tous les bruits du monde”
Eluard.

“On ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels qui témoignent des passions et peuvent être imités par des machines aussi bien que par des animaux.”
Descartes, Discours de la méthode.

“Le langage humain est sorti du cri des animaux et en garde les caractères. Il exprime les passions, les besoins, la joie et la douleur, la haine et l’amour. Il n’est pas fait pour dire la vérité.”
A. France, La vie en fleurs.

De nombreuses cultures ne connaissent pas la communication littéraire. En revanche, aucune ethnie, même la plus petite, n’ignore la musique. La musique est la seule langue universelle.
George Steiner, Philosophie Magazine , http://www.philomag.com/les-idees/entretiens/george-steiner-la-haine-me-fatigue-3684












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DR Charlie Hebdo





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Commentaires

Aux États Unis, les sourds assistent avec plaisir à des concerts où ils "écoutent" la musique grâce à des ballons qu'ils tiennent entre leurs mains. Ces ballons amplifient les vibrations transmises par les instruments de l'orchestre à l'air de la salle. (L'aire du cerveau normalement consacrée à la perception des sons est utilisée pour la perception des vibrations, ce qui les rend plus sensibles qu'un entendant.)
Comme eux, nous sommes sensibles à ces vibrations même si nous sommes capables d'écouter les paroles.

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