Au premier abord, il semble aller de soi que nous ne pensons jamais qu’à la vie : qui pourrait prétendre penser à sa mort quand personne de vivant ne peut la connaître ?

La mort est un mystère ; ne pouvant pas disposer d’expérience sensible de notre mort, nous ne pouvons faire que des suppositions à son propos. Si mourir c’est cesser d’exister, la mort ne peut être expérimentée. Comme le dit joliment Wolinski, “le premier homme qui mourut dut être drôlement surpris” : la mort, c’est tout au plus celle d’un autre, elle ne concerne pas le vivant, qui ne saura jamais ce qu’elle est, puisque quand il sera mort il ne sera plus. Dès lors, il n’y a même pas à oublier ce que nous ne savons pas : la mort n’est rien pour nous.

Et pourtant nous ne pouvons concevoir d’existence où vie et mort ne soient enchevêtrées. Des rescapés sont bouleversés, dans le bon sens, parce qu’ils ont failli mourir ils croqueront la vie à pleine dents : c’est quand nous sommes en danger de mort que nous nous sentons le plus vivant. Bizarre, non ?

Admettons donc qu’il y a comme des degrés de vie : on peut se sentir plus ou moins vivant, selon que l'on pense plus ou moins à la mort. Les moins vivants sont les malades et les vieux, malades et vieux dans leur âme plutôt que dans leur corps : ce sont ceux qui renoncent à faire des projets.

La “vie” est avant tout conscience de vivre : nous considérons comme moins vivants ceux qui, découragés par l’idée que la mort peut les prendre avant qu’ils aient accomplis leurs projets, perdent leur appétit, leur intérêt, leur envie de s’épanouir. La mort c’est l’inconscience, le vide de l’âme. Or l’âme traverse des néants. Par exemple ceux qui ont été anesthésiés ont l’impression de n’avoir pas vécu jusqu’à leur réveil. Leur vie étant assimilable à leur conscience, la perte de conscience est une réelle perte de vie. C’est pourquoi se souvenir qu’on est mortel donne un sens à la vie. On n’a plus envie de dormir devant la faucheuse. Il est donc intéressant de se rappeler la brièveté de la vie. Méditer devant des cadavres.

Faute d’être mort, personne ici bas ne peut prétendre savoir ce qu’est la mort, mais nous n’en pouvons pas moins affirmer que tous savons que nous mourrons. Cette constatation suffit à déterminer un grand nombre de comportements, de sorte que notre mort détermine notre façon de vivre. Nous savons que nous mourrons, ce qui nous presse à vivre, mais nous ne savons pourtant pas ce qu’est la mort : elle nous détermine, mais n’a aucun sens, et prête à tous les délires.

Nous savons que la mort nous guette, et peut surgir demain. Mais nous ne savons pas bien les conséquences qui en découleront pour notre petite personne. Au moins la fin de notre existence ici-bas, mais encore ? De fait, la mort, qui reste le plus grand mystère, devient la plus grande des tragédies : inconnue, elle effraie alors que nous ne savons même pas ce en quoi elle peut être sujet de craintes. La valeur de la mort est dans ce qu’on y apporte de tragique. Création imaginaire - car la mort n’a de sens que celui qu’on lui donne.

François Housset

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Citation trop mortelles

“-Alors, tu viens chéri ? “ dit la mort, dans un souffle infernal et brûlant qui m’envahit le cou jusqu’à la moelle. “Allez, viens. Je te promets que la nuit sera longue. Je te ferai tout oublier. Tu oublieras la pluie, ta vieillesse qui pointe, les passages cloutés, les bombes atomiques, le tiers provisionnel et l’angoisse quotidienne d’avoir à se lever le matin pour être sûr d’avoir envie de se coucher le soir. ”
“-Excusez-moi, madame, mais j’hésite. D’un côté, il est vrai que ce monde est oppressant. Mais d’un autre côté, depuis que j’ai connu ces étés lointains dans le foin avec une mirabelle dans une main et la fille du fermier dans l’autre, j’ai pris l’habitude de vivre. Et l’habitude, au bout d’un temps, ça devient toujours une manie, vous savez ce que c’est.”
DESPROGES (s’inspirant de la formule employée par BOSSUET dans le sermon Sur la mort : “J’ai pris l’habitude de vive.” “Les hommes redoutent la mort parce qu’ils ont pris l’habitude de vivre.” )

Petit historique de l’expression “apprendre à mourir” :
PLATON: Phédon, 63e : “On risque en général de ne pas voir que quiconque s’adonne à la philosophie au droit sens du terme, s’applique uniquement à mourir, à être mort.” 64c : la mort n’est que la séparation de l’âme et du corps ‘ non seulement le philosophe l’attend, mais il se réjouit de la voir venir (67c).
CICÉRON: “La vie entière du philosophe, comme le dit encore Platon, est une préparation à la mort.” (Tusculanes, I, XX, 74)
MONTAIGNE (qui a lu les Tusculanes ) intitule un chapitre des Essais (I, XX), “Que philosopher c’est apprendre à mourir.”

“Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation: or la mort est la privation de toute sensibilité.”
EPICURE, Lettre à Ménécée

“Tant que nous sommes, la mort n’est rien, et ce n’est rien encore quand nous ne sommes plus.”
DIDEROT, Encyclopédie. Epicurisme

C’est l’illusion d’une durée infinie de l’âme qui nous livre sans défense à l’idée d’une infinité de douleurs possibles après la mort. “Le trouble de l’âme est donc fait de la peur de mourir quand nous ne sommes pas encore morts, mais aussi de la peur de ne pas être encore mort une fois que nous le serons déjà.”
DELEUZE, Lucrèce et le simulacre.

“Ce n’est pas la mort que je crains, mais de mourir.”
MONTAIGNE

“La vie n’est qu’un rêve qu’emplissent des accès de folie et des misères imaginaires ou réelles. La mort nous réveille de ce rêve pénible et nous donne une existence meilleure ou pas d’expérience du tout.”
VOLTAIRE, Lettre à Thieriot, 26 oct 1726.

“Suite au succès de librairie d’un livre donnant les moyens de ne pas manquer son suicide, le parlement a voté une loi interdisant la provocation au suicide. (...) Punira-t-on les professeurs qui parlent à leurs élèves du suicide stoïcien chez les anciens Romains ? (...) Le parlement aurait mieux fait de voter une loi contre la mort”
DELFEIL DE TON, Nouvel Observateur, 25-31 déc 87.

LA MORT - tu ne cesse de questionner
ANTONIO BLOCK - Je ne cesserai jamais
LA MORT - Mais on ne te répond pas.
BERGMAN, Le septième saut

“Écoutez-moi ! Rien de ce qui vous entoure dans le temps et dans l’espace n’est inutile. Vous n’êtes pas inutile. Votre vie éphémère a un sens. Elle ne conduit pas à une impasse. Tout a un sens. (...) Imaginez le temps accéléré. Pfout, vous naissez, éjecté de votre mère tel un vulgaire noyau de cerise. Tchac, tchac, vous vous empiffrez de milliers de plats multicolores, transformant du même coup quelques tonnes de végétaux et d’animaux en excrément ! Paf, vous êtes mort. Qu’avez-vous fait de votre vie ? Pas assez, sûrement. Agissez ! Faites quelque chose, de minuscule peut-être, mais bon sang ! Faites quelque-chose de votre vie avant de mourir. Vous n’êtes pas né pour rien. Découvrez ce pour quoi vous êtes né. Quelle est votre infime mission ? Vous n’êtes pas né par hasard. Faites attention.”
Bernard WERBER, Le jour des fourmis.

Être vieux, c’est ne plus trouver de rôle ardent à jouer, c’est tomber dans cette insipide relâche où on n’attend plus que la mort.
Céline. Voyage au bout de la nuit



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