Le respect que nous feignons devoir à l’autorité devant laquelle nous nous courbons n’a peut-être rien d’une vertu morale !





Salon Philo vendredi 25 janvier 2013





Tenir en respect signifie menacer d'une arme. Nous ne sommes jamais que tenus en respect comme des bêtes féroces menacées par leur dompteur : la plupart des puissances ne peuvent se prétendre légitimes que parce qu'elles sont armée, ce qui oblige à douter de cette belle légitimité. L’ordre ne fait pas appel à la bonne volonté quand il se fait respecter. Tout au contraire d’une adhésion intime, il est un affront brutal, et bientôt à main armée. Dès lors, la violence est imminente. On a beau jeu d’évoquer la ferveur de l’âme et sa foi la plus profonde, quand il ne s’agit que de la fureur d’un pouvoir démontrant sa force.

Si nous voulons approcher l’énigme de l’incroyable force du respect que nous avons pour l’autorité, il faut tenter de remonter à ce qu’a du être l’action primitive du respect, avant son état accompli. Autrement dit, il faut régresser à la genèse du sentiment, retrouver la situation dans laquelle le respect n’est pas du tout une noble et belle idée, mais en chair et en os une puissance fauve qui en effet nous force absolument. C’est ce qui arrive lorsque parfois nous sommes déchirés entre un désir irrépressible et une défense irrésistible. L’envie terrible d’attenter au corps ou à l’âme d’autrui bute contre l’effroi terrifiant qui paralyse notre impulsion. C’est ainsi que l’ignominie de certaines concupiscences rencontre un absolu interdit dans ce qui est pourtant la plus vive excitation. Alors il faut bien dire que le sentiment du respect procure en effet l’extrême sensation glaciale d’un revolver sur la tempe ou d’un rasoir sur la gorge : il nous tient bel et bien, physiquement, en respect, car nous sentons parfaitement que le passage à l’acte serait notre mise à mort morale, mentale, ou physique. C’est ainsi que tourne court l’envie folle de transgresser ce que la conscience nous impose de respect. La transgression, c’est-à-dire le viol de l’humanité, nous assure la peine capitale de nous en exclure. La transgression ferait de nous un animal épouvantable, et qui ne pourrait plus vivre en sa conscience perdue. Rien donc n’est plus absolument violent que la contrainte du respect, contrainte par corps dans un extrême rapport de force.

La soumission du désir au devoir ne peut se faire que sous la menace. L’obéissance à la loi est un impératif, un gibet qui nous promet de finir au bout d’une corde si nous ne faisons pas preuve de docilité. Ainsi, ce que dans nos passions les plus morbides nous disons et nous souffrons plus fort que nous, trouve un maître encore plus fort, mieux armé et entraîné : la puissance du respect doit être insurpassable, pour que les humains vivent ensemble. Ils ne se supportent que parce que tous sont inévitablement soumis à cet absolu pouvoir de contenir ce qui, sinon, serait incoercible.














LINDINGRE, Fluide Glacial, juillet 2015.











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