PhiloVIVE ! La philosophie orale et vivante

 

Débats aux sommets... des montagnes

Voici, racontée jour après jour, l’épopée d’un groupe qui passa par la montagne le temps d’une semaine. Nos héros : cinq adolescents qui réussirent à échapper à leur Cité à cette occasion, avec l’aide de deux éducs, deux guides de haute montagne et un philosophe, narrateur de ce récit.



Fontainebleau
J moins cinq.
Première rencontre, premiers regards qui se projettent déjà : nous partirons lundi pour une semaine de montagne dans le massif du Mont Blanc ! Déjà, dans une voiture nous menant de l’association Arrimage à Fontainebleau pour une première initiation à la grimpette, un tout premier débat philosophique s’ouvre, sur la tolérance des religions. On pose le problème de la liberté d’opinion du croyant, de la fédération des fidèles par des commandements impératifs, décrits comme à la fois insupportables et nécessaires (“y’a que Dieu qui peut me commander”). Chemin faisant s’impose un examen des fondements de l’autorité (Dieu, le père, la loi) pour opposer liberté et devoir : on évoque la lâcheté de ceux qui préfèrent se faire dicter leurs devoirs, la nécessité d’une religion devant pratiquer une humiliation de l’ego... Nous n’en parlons pas en ces termes : je résume là d’une phrase une heure de paroles, dans un débat où chacun a son mot. Je suis épaté par la grande facilité que nous avons à penser ensemble d’emblée, et je mesure le plaisir avec lequel j’animerais dans ces conditions.
À Fontainebleau, après un rapide et très efficace briefing des éducs qui “tiennent leur troupe”, l’équipe découvre l’évolution dans les roches avec enthousiasme -et une trouille soigneusement dissimulée. Tout se passe bien. Un seul incident est à noter. Un adolescent qui devait “descendre” un compagnon lâche soudain la corde de rappel, le laissant sans sécurité, pour grimper joyeusement, sans être assuré ! Ce comportement de fou inquiète les adultes. Nous tenons messe basse pour savoir si son départ avec nous est compromis : il y a de quoi hésiter à lui faire confiance dans notre escapade qui ne sera pas sans danger. Il paraît distrait, imprévisible, inconséquent : il semble manquer de maîtrise comme d’écoute. "S’il part, dit le professeur d’escalade qui nous a initiés, il faudra le gérer”. En citadins apeurés d’avance par l’aventure, nous hésitons. L’ado en question a compris la situation et se tient au loin de notre conciliabule, l'air très préoccupé. Notre souci de son intérêt et sa motivation l'emportent : il viendra.


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Montfermeil > Chamonix
Nous voilà partant à huit dans le Master. Un cadre idéal pour communiquer.
J’officie, avec plaisir, et les débats se suivent : “partir”, “la majorité” , “Israël / Palestine”, “la responsabilité”... Chacun chante sa joie de quitter une cité qui use et corrompt, heureux de changer d’air. Dans ces échanges se manifeste l’envie de mûrir, de lâcher du lest pour construire des relations d’adultes, ne serait-ce que quelques jours. Je pose la question à un euro : “qu’est-ce qu’un adulte ?” Jouant le jeu jusqu’au bout je donne un euro à celui qui, de l’avis de tous, a donné la réponse la plus édifiante. Après l’avoir reçu magistralement sous les acclamations, il me le rend : question de dignité.
Les heures passant, l’ambiance s’alourdit. Le climat devient orageux et nos fougueux adolescents sont tendus, “taquins”: ils s'agressent littéralement. Il faudrait enregistrer les dialogues tant les répliques sont ahurissantes : “tu craches pu, t’arrêtes de me décrocher ma ceinture de sécurité, sur le Coran de la Mecque je te nique ta grosse mère la pute !” et un torrent de baffes vient appuyer l’argument.



Pour comprendre à quel point ces paroles sont banales, il suffit d’entendre hurlé “nique ta mère” vingt fois d’affilée : les ados ne bronchent pas, quand les adultes ont les oreilles qui brûlent. Simple question de vocabulaire et de génération. Nos “putain ! bordel !” sont devenus des “ma parole j’encule ta race sur le Coran !” Les temps comme les situations changent, voilà tout. Les adultes sont choqués, les ados sont fous furieux et se promettent la mort. Occasion d’une première mise au point (filmée : un document précieux). Le Master arrêté sur le bord de la route, tout est remis à plat, notre chauffeur s’affirmant prêt à faire demi tour si le calme n’est pas réinstauré. Un cadre ferme est posé avec avertissements. Suit un silence paisible.
L’arrivée au gîte La Tapia met fin à l’épreuve de patience. Un souper reconstitue, puis une demi-heure de quartier libre est proposée aux ados, qui reviennent stupéfaits de leur ballade : “y’a rien ici !” Il est temps de dormir.

Escalade
Mardi
Nous passons d’abord au siège de l’association à laquelle nous devons notre présence ici : En passant par la Montagne (mille grâces lui soient rendues). On nous équipe des pieds à la tête : gants, bonnets, pantalons, crampons, piolets, lunettes de glacier, sac à dos, coupe-vent en gore-tex... Fiers d’arborer de grandes marques, les montagnards en herbe sont rassurés par la qualité du matos. Première rencontre avec le guide qui nous initiera à la falaise ce jour même. Cette escalade sera l’occasion d’un état de grâce : l’ado qui, à Fontainebleau, nous avait donné tant d’inquiétude, se révèle d’une remarquable aptitude à grimper, assurer, et même conseiller. Enchanté de trouver là un moyen de retrouver la considération de chacun, il grimpe sans cesse avec adresse, assure dès qu’il le peut, avec beaucoup d’attention... Épatés, nous l’admirons se racheter la journée durant.
La falaise sur laquelle nous évoluons est prisée : plusieurs équipées l’affrontent paisiblement. Même si nous ne sommes pas surexcités, notre équipe détonne nettement par le haut niveau de décibels qui en émane. Nous passons rarement inaperçus.
Évoluer sur une falaise n’a rien d’aisé quand on est habitué au béton : l’un après l’autre et devant tous, nous tremblons, nous nous dépassons nous-mêmes en osant prendre des risques (relatifs : nous sommes toujours assurés)... Chacun apprend sur soi, sur son équilibre -ou son déséquilibre. Tout cela dans la bonne humeur : la grimpette met en joie. Avec un climat assez bienveillant : la pluie n’est franchement tombée que vers dix-sept heures. Nous mangeons au restau, puis j’anime un premier atelier d’écriture, occasion pour tous de raconter la découverte d’un sport exigeant, où chacun se hisse vaille que vaille : l’effort, la peur, la fatigue, sont les mots les plus utilisés...



Mer de Glace
Mercredi
Levés tôt pour profiter longtemps du glacier, nous voici coincés par la pluie, devant le guichet du “train” qui grimpe au glacier. En attendant l’accalmie, les débats s’enchaînent. On pose le problème de la norme, et d’abord des représentants de l’ordre. “Pourquoi ils nous cherchent ?” “Pourquoi on vole ?”, “Pourquoi on casse ?”. Enfin, une question prétendument naïve : “Peut-on vivre sans drogues ?”
La pluie ne s’arrête pas : les ados commencent à avoir la bougeotte. Devant leur insistance pour monter au glacier quand même, nos guides multiplient précautions et avertissements. “Nous risquons de nous retrouver quatre heures sur la glace et sous la pluie, sans le moindre abri : vous acceptez ce risque ?” Bienvenue dans le concret qui s’assume ! Heureusement la pluie se calme quand nous arrivons sur la glace : elle ne nous réfrigérera vraiment que durant le casse-croûte et sur le retour.


Nathalie PATERMO

Il y a des moments magiques, même quand nous sommes transis de froid : ce paysage fabuleux (une gigantesque coulée de glace blanche aux reflets verts, bleus, noirs...) et des exercices pour le moins inhabituels (par exemple marcher en canard dans des pentes escarpées). Un moment unique, une paix qui n’a pas de prix, surtout quand elle fait suite à la querelle, aux insultes qui volent et aux baffes qui tombent.


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On s’amuse comme des fous. L’exercice est assez pénible pour dégourdir, assez périlleux et étonnant pour enthousiasmer.
Au retour les ados sont fatigués mais, à mon grand étonnement, toujours en demande intellectuelle : “C’est quand le prochain débat ?” “On va écrire ce soir ?” Motivés de chez motivés !


Via ferrata Aravis
Jeudi, dans le Master nous conduisant à la falaise où nous jouerons à Indiana Jones, s’ouvre un long et difficile débat sur la haine.
L’ambiance n’est pas au recueillement paisible, mais plutôt à la démonstration par l’exemple de ce à quoi mène le non-respect. Mon voisin hurle sans cesse, ses compères se giflent et s’insultent... “ça part en vrille” et les éducs doivent ramener le calme dans la ménagerie.
La via ferrata : voilà de quoi calmer les ardeurs du fauve le plus sauvage. Dès la première épreuve, les démonstrations d’agressivité laissent place aux tremblements : chacun doit passer par un “pont de singe” en plein gaz. En clair, deux câbles sont tendus dans le vide : marchez sur l’un en vous tenant à l’autre ! Après vous...


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Ce n’est qu’un début : la via ferrata est un festival de périls, une succession quasi ininterrompue d’intenses trouilles. Bien briefés, dynamisés par l’esprit d’équipe, nos lascars font des prouesses. Ils grimpent en plein vide, les muscles raidis, la tête en feu, les poings serrés sur leurs accroches : c’est de la haute voltige, ils sont assurés mais pas rassurés, et très pressés d’arriver.

Au retour un débat s’impose : “la peur”, "la maîtrise de soi".



Le soir, toute tension n’est pas libérée. Je lance comme chaque soir un atelier d’écriture, mais un ado me pousse à bout et je craque : après lui avoir plusieurs fois proposé de participer, puis d’au moins laisser les autres écrire, puis de se taire, puis de sortir de la piaule, tout cela sans autre réponse que des hurlements de bêtes ou des insultes, je tente de le sortir “manuellement”, geste très regrettable, heureusement interrompu par l’arrivée d’un éduc. Je n'ai pas donné le moindre coup, mais le simple fait de passer mes mains sous ses bras pour l'obliger à se lever était inadmissible.





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Aiguille du midi, vallée blanche

Vendredi la journée commence bien : au petit déj’, l’intervention d’un éduc me donne l’occasion de me réconcilier avec l’ado. Je lui explique que ma propre violence m’a stupéfié, que mes nerfs ont lâché, et que je n’ai rien contre lui. Il me tend la main. Je la lui serre, très ému. Ouf !
Nous partons pour la plus difficile épreuve. Nous nous retrouvons encordés à 3800 mètres, cramponnés à un univers de glace ensoleillée. Plus un arbre. Plus rien de végétal dans ce monde trop haut : nous déambulons sur une formidable coulée de glace traversée ça et là de rochers impressionnants. Le sac est lourd, nos pas aussi, qui se suivent et s’emboîtent.



Nous marchons comme des forçats enchaînés : une corde tendue devant, une corde tendue derrière. Le soleil et la fatigue nous écrasent impitoyablement, donnant rapidement envie à chacun de tout arrêter pour simplement s’allonger là. Les souffles sont courts : chaque poumon recrache cigarette sur cigarette. Et voilà que ça monte, que ça glisse, que les crevasses donnent le vertige. Certains s’étonnent de la vanité de l’exercice : plaisir de s’endurcir, de se dépasser ? Plaisir d’en baver peut-être ? À quoi bon ? C’est étrange au point d'inquiéter : il y a là quelque chose de sublime que nous ne parvenons pas à préciser. Sublime pas seulement parce que le cadre est hallucinant, (nous ne prêtons plus attention au paysage, ne regardons que nos pieds, et la trace à suivre pour progresser encore) : alors quoi ? Sur cette planète de glace où il faut se cramponner sans cesse, chacun de nous a le sentiment de se prendre une très dure leçon en pleine face. Salutaire comme l’épreuve de la vie même, et transcendante comme le soleil qui s’acharne, l’épreuve est belle mais combien difficile !
Le refuge, qui porte bien son nom, est comme une oasis après une traversée du désert. Certains se couchent et dorment dès qu’on arrive à la chambre, d’autres vont d’abord admirer le fantastique paysage qui nous attend sur une terrasse surplombant le vide. C’est bon d’être réfugié !



Arête des cosmiques
Samedi
C’est reparti pour une journée de sensations fortes : marches forcées, grimpettes, descentes en rappel... nous cheminons sur des arêtes aux pentes vertigineuses. Avec de bonnes rafales de vent glacé pour éprouver notre sens de l’humour. Nous quitterons avec regret ces hauteurs diaboliques pour nous retrouver “en bas”, à Chamonix, étonnés de redécouvrir ses odeurs et couleurs naturelles : tiens, des arbres, des fleurs, de la terre ! Au soir le bilan que nous faisons au cours de l’atelier d’écriture m’épate par sa richesse : cette semaine fut intense, chacun a beaucoup appris, beaucoup vécu. Les occasions furent nombreuse de jouer un rôle singulier, de perdre contrôle ou d’assurer héroïquement, d’inventer de nouveaux comportements, d’accepter la réalité et de la vaincre -ou de se vaincre. L’effort et le contrôle de soi sont durs, humiliants ; chacun s’est surpris à se découvrir des qualités inconnues, comme une habileté physique et une résistance insoupçonnées. Beaucoup évoquent le mérite : un sommet se gagne à la force des bras, des jambes et du cœur. Il a fallu apprendre la tolérance aussi, et la confiance. Chacun a surmonté, en plus du vertige des hauteurs, le vertige des modifications de repères.


François Housset
www.philovive.fr








Je suis toujours partant pour de semblables aventures : n'hésitez pas à me contacter !




Bravos à l'association En passant par la Montagne qui a rendu cette escapade possible. Elle gagne à être connue. Son but, mille fois atteint : permettre chaque année de créer des liens entre le monde de la montagne et celui du travail social. Mille grâces soient rendues à Marc Batard, fondateur de cette association.

Téléchargez les actes du colloque : ''La montagne, un outil dans le travail social''






"Nul changement ne béatifie, à moins qu'il ne s'opère en montant. L'homme heureux est donc celui qui, sans chercher directement le bonheur, trouve inévitablement la joie, par surcroît, dans l'acte de parvenir à la plénitude et au bout de lui-même, en avant.”
Pierre Teilhard de Chardin, Sur le bonheur.


Fmur

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