“Peut-on voyager en restant immobile?” Question bizarre, mais essentielle, comme les sempiternelles questions qui fondent la philosophie : d’où venons nous ? où allons nous ? auxquelles Pierre Dac répondait simplement : je viens de chez moi, et j’y retourne.













La question est bizarre, parce qu’elle semble se contredire. Voyager, c’est se mouvoir dans l’espace, donc être mobile. Mais (car il y a un mais, importantissime) être mobile peut avoir plusieurs sens. On peut gesticuler sur place, ou rester figé dans un avion.

Pour ceux qui ont la chance d'avoir des vacances, voyager consiste à partir et revenir. Nous avons tous un repaire, un “chez nous”. Nous ne voyageons pas au sens d’errer : nous ne sommes pas ces nomades désignés par Deleuze comme des voyageurs immobiles. Nous sommes mobiles au sens où nous nous mouvons autour d’un point central, tel un compas planté qui pourtant se meut, mais autour de son axe : nous ne quittons jamais vraiment notre domicile, nous ne faisons que nous absenter un certain temps. Nous revenons toujours de nos vacances : nous partons pour revenir.

Est-ce la même personne qui revient ? Elle s’est mobilisée, la voilà qui retrouve de vieilles marques, des empreintes, des habitudes...

Bouger, c’est changer.

Même au bout du monde, ne retrouve-t-on ses propres traces, indélébiles ? Le Français qui avale son steack frites au bout du monde dans un hotel pour touristes reste immobile : après avoir fait des milliers de kilomètres, son esprit stéréotypé n’a pas changé de culture.

Voyager n’est rien si l’on ne sort de sa propre carapace. C’est en ce sens que certains voyageurs restent figés. Ils ne sont, en fait, jamais partis.

Qui franchit le seuil s’arrache un morceau de cœur comme pour lâcher du lest. Légèreté insoutenable : pour qui a un socle, partir vraiment c’est bien mourir un peu.

Voyager est difficile, quels que soient le but et la destination, parce qu’il s’agit de sortir de sa propre carapace. Il s’agit de se remuer, tenter l’aventure de quitter le personage qu’on est , pour aller voir ailleurs si on y est.

L’angoisse, la curiosité, un mélange d’excitation et de peur, une impression de vide, donnent le vertige. La tête tourne. Plus la date fatidique du grand départ approche, plus les questions se bousculent. Les certitudes laissent vicieusement place aux doutes. Pourtant une force inexplicable pousse vers l’avant. Certains pensent sans doute que le voyageur (se) fuie. C’est pire que cela : il évolue. On ne change pas de lieu seulement : on change.

En quittant l’environnement où les habitudes ont été prises et où s’est forgé un caractère, en arrachant ses racines, en perdant ses repères et son repaire, chacun fait le vide en soi, laisse place à des idées novatrices par lesquelles s’effectue le renouvellement de la pensée. Il faut réactualiser les conceptions pour les enrichir. Ce n’est pas abandonner sa culture (même si nous le voulions nous ne le pourrions pas) : c’est simplement la mettre entre parenthèses. Elle reste toujours là, tel un pillier inamovible, au fond de nous, jusqu’au souffle ultime, pour nous accompagner. Où qu’on aille. Cette persistance fait notre constance : nous restons nous-mêmes jusque dans nos plus lointaines escapades.

Voyager physiquement, c’est voyager intellectuellement, psychologiquement, spirituellement. Tenter de s’extraire de modèles que notre société nous a transmis et inculqués depuis notre tendre (?) enfance. Nous les avons assimilés, intégrés, pour ne pas dire ingurgités et digérés. Ces conditionnements nous ont façonnés et nous ont conduits à ce “je” d’aujourd’hui. Ce “je” veut continuer sa lente progression, parfaire sa fine construction vers d’autres horizons. Pour continuer a grandir, il a besoin de s’enrichir de nouvelles expériences et de se confronter à de troublantes différences. Immobile partout, il grandit et son regard sur le monde s’élève.

Ce mûrissement est vécu par le voyageur comme une déchirure : il faut se déstructurer dans un premier temps pour mieux se reconstruire par la suite.

Du choc des idées naissent les contrariétés qui creusent en nous un espace où peuvent se nicher de nouvelles conceptions. En voyageant nous nous éprouvons. Nous voilà bousculés, heurtés, blessés, abîmés. Les cicatrices sont plus ou moins profondes. Elles resteront. Ces moments uniques nous façonnent : les voyages ne forment pas que la jeunesse. Nous allons nous perdre ailleurs pour mieux nous retrouver, et nous serons les seuls a en faire le bilan au moment venu.

Ces expériences sont enrichissantes, elles sont une base solide a un apprentissage. Voyager c’est se mobiliser; se prendre en main, main-tenant, revisiter ses capacités immobilisées par les trains-trains quotidiens, et les réveiller toutes. En d’autres termes, c’est défaire les noeuds qui nous retiennent.



Une fois parti, plus de nouvelle fuite possible, plus personne a qui échapper. Nous nous retrouvons seuls face a nous-mêmes. Tout nus. Tout émus.

C’est en sortant de sa roue que le hamster se rend compte qu'il tournait en rond. C’est en voyageant que nous laissons à notre personalité la chance de s’exprimer dans de nouvelles situations, et nous faire savoir qui nous sommes ici.

De nouvelles situations peuvent se rencontrer sans quitter un repaire : on peut rester chez soi, connecté sur internet pour rencontrer des milliers de personnes. Le corps n’a plus besoin de se mouvoir, les situations diverses se suivent devant un fauteuil. Heureux qui communique : la rencontre avec les autres est la plus enrichissante expérience, ça n'est jamais que pour aller vers eux qu’on bouge.

En partant, nous nous rapprochons de nous-mêmes ET des autres, c’est justement là notre faculté particulière : être capable d’aller au bout de nous-mêmes tout en restant unis avec les autres. Qu’importe la destination, l’essentiel est le voyage intérieur. L’enrichissement personnel est fonction de ce que nous retirons de notre vécu. C est la manière dont nous modelons comme une pâte ce “je” finalement dévoilé pour lui donner la forme que nous choisissons alors.

Voyager c’est penser sa vie enfin. Comme quelque chose de mobile.

Loin de nos racines, de notre cocon qui nous (sur)protégeait, nous apprenons a être plus disponibles tant pour les autres que pour nous-mêmes. Le temps devient une ressource dont nous abusons, que nous consommons sans modération. Plus le temps passe, plus nous en perdons la notion. Nous comprenons alors, et alors seulement, qu'il n’est que relatif. Il est vacant, d'où le terme de vacances.
Je vous les souhaite excellentes !


François Housset

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RETOUR AUX SOURCES

On disait à Socrate que quelqu’un ne s’était aucunement amendé en son voyage. “Je crois bien, dit-il, il s’était emporté avec soi.”
Montaigne, Essais, I, 39

“Les voyages donnent une très grande étendue à l’esprit : on sort du cercle des préjugés de son pays, et l’on n’est guère propre à se charger de ceux des étrangers.”
Montesquieu, Essai sur les causes premières qui peuvent affecter les esprits et les caractères.

“Nous ne créons jamais autant pour autrui que des points de départ.”
Simone de de Beauvoir, Pyrrhus et Cinéas, Le dévouement.

“...Pour un voyageur assis à la fenêtre d’un train, la vitesse et la longueur des autres trains varient selon que ceux-ci se déplacent dans le même sens ou dans un sens opposé. Or, tout membre d’une culture en est aussi étroitement solidaire que ce voyageur idéal l’est de son train”
Lévi-Strauss, Anthropologie structurale deux

“Les murs sont avant tout tes murs. Ils peuvent reculer devant tes pas, mais ta liberté même reste une enceinte, si tu ne sors pas de toi-même.”
Bazin, La tête contre les murs.

“L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir. Il porte en lui l’immensité.”
Chateaubriand, De la Restauration et de la Monarchie élective.

“Dans un voyage, le plus long est de franchir le seuil.”
Varron, De re rustica.

“Les déplacements sont toujours un petit morceau de sens dans une vie qui n’en a pas.”
Xavier Patier, le Migrateur

“La grande erreur, je le répète, est de croire qu’on voyage en regardant une carte.”
René Daumal, Les limites du langage philosophique.

“... Il me semble que la condition de ceux qui restent est toujours plus triste que celle des personnes qui s’en vont. S’en aller, c’est un mouvement qui dissipe, et rien ne distrait les personnes qui demeurent...”
Marivaux, La vie de Marianne

“L’enfer ici bas, c’est de laisser fuir cette vie unique sans rire et sans jouir, sans céder à la folie, sans partir conquérir amour plaisir et fortune.”
Philippe Val. Le SIDA a rendez-vous avec la Lune.

“Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent,
Pour partir : cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !”
Baudelaire, Le voyage.

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Stéphane Mallarmé, Brise marine

Partir c’est mourir un peu;
C’est mourir à ce qu’on aime :
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.
Edmond Haraucourt, Rondel de l’adieu

Les départs sont des morts. Quand on se quitte, l’espérance de se retrouver n’est rien.
Jules Michelet, lettre à Charles Soulieer, 22 octobre 1820.

... Il me semble que la conditon de ceux qui restent est toujours plus triste que celle des personnes qui s’en vont. S’en aller, c’est un mouvement qui dissipe, et rien ne distrait les personnes qui demeurent...
Marivaux, La vie de Marianne

“Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche.”
Montaigne, Essais, III, 9

Notre corps est à la fois notre centre de références expérimentées et notre centre de sécurité mémorisée et imaginée, hors de toute expérimentation, je veux dire dans le silence, la solitude, l'immobilité, le sommeil.
DOLTO, Le sentiment de soi

La vie est un voyageur qui laisse trainer son manteau derrière lui pour effacer ses traces.
Louis Aragon, Les voyageurs de l’impériale

Un voyage est comme un mariage: on se voit jour et nuit; on se pratique, on se contraint si peu qu’il en résulte souvent du malaise et quelquefois de l’humeur.
Le président de Brosses, Lettres italiennes, à M. l’abbé Cortois de Quincey, 1739

Avec le temps, la passion des grands voyages s’éteint, à moins qu’on n’ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer.
Gérard de Nerval, Les Nuits d’octobre

La perception commence au changement de sensation; d’où la nécessité du voyage.
André Gide, Paludes, Le Banquet.

Il n’y a d’homme complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie.
Lamartine, Voyage en Orient.

J’ai peine à croire à l’inncence des personnes qui voyagent seules.
François Mauriac, Journal I, Voyage.

Les voyages ont leurs travaux comme leurs plaisir; mais les fatigues qui se trouvent dans cet exercice, loin de nous rebuter, accroissent ordinairement l’envie de voyager...
Jean-François Regnard, Voyage en Laponie

Mais on s’écrie: “Les préceptes sont vains! Dans une situation tranquille, vous les étalez avec pompe; un revers vous les fait oublier.” ...Il semble que les êtres frivoles qui nous entourent aient à regretter de lui avoir consacré des années.
Le voyageur s’égare quelquefois après avoir demandé vers quel point de l’horizon il doit diriger ses regards et ses pas. Insensés! vous concluez de ses erreurs qu’il est inutile de connaître la route, et qu’il faut marcher au hasard !
Joseph DROZ. L’art dêtre heureux (1806)

“Tous les voyages aujourd’hui sont polémiques, et se déplacer c’est avant tout se démarquer.”
Pascal Bruckner et Alain Finkiekraut, Au coin de la rue, l’aventure

“Plus on voyage au loin, moins on connaît.”
Lao-Tseu, Tao Te King

“La vie est un voyage en parachute.”
Vincente Huidobro, Altazor

“Le voyageur doit frapper à toutes les portes avant de parvenir à la sienne.”
Rabindranâth Tagore, L’Offrande lyrique; trad. Gide.

“Celui que Dieu veut combler de ses grâces, il l’envoie dans le vaste monde pour lui montrer ses merveilles.”
Josef von Eichendorff, Scènes de la vie d’un propre-à-rien

“J’ai la conviction que les gens sont comme des valises : remplies de choses diverses, elles sont expédiées, lancées, bousculées, flanquées à terre, perdues et retrouvées, jusqu’à ce qu’enfin l’Ultime Porteur les jette dans l’Ultime Train, et qu’elles roulent au loin dans un bruit de ferraille.”
Katherine Mansfield, Félicité

“Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme celui-là qui conquit la toison
Et puis s’en est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !”
Joachim du Bellay, Les regrets.



















LIENS INTERNES

La folie : quel plus grand voyage ?

L'utopie : un monde sans lieu

La chanson : ô voyage voyage !

Peut-on changer, par exemple en rencontrant nos compagnons de voyage ?

Je rencontre donc je suis